Jean Rosenfeld: "Agora a adopté la stratégie du cheval de Troie"

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Au milieu de tous les partis traditionnels, ils ont réussi le pari fou de grappiller un siège au Parlement bruxellois. Historique ? Plutôt. Ce qui est certain, c'est qu'Agora entend bien faire bouger les lignes de la démocratie.

Il y a moins un peu plus d'un an, une poignée de connaissances s'installent autour d'une table après avoir chacun lu le livre Contre les élections de David Van Reybrouck. Voir la politique différemment, changer drastiquement son mode de fonctionnement, mettre en place une assemblée citoyenne. Et pourquoi pas passer de la théorie à la pratique ? Une idée en entraînant une autre, Agora prend vie et finit même par constituer une liste bilingue pour les élections régionales. L'objectif : totaliser au moins 3.333 votes et obtenir un des 89 sièges disponibles au Parlement bruxellois. Le 26 mai au soir, le verdict tombe : 3.629 voix, Agora a réussi son pari.

Dès octobre, une assemblée citoyenne de 89 personnes et représentative de la population bruxelloise sera tirée au sort. "Le but est d'institutionnaliser cette assemblée et qu'elle fonctionne en parallèle aux élus qui sont, pour le moment, les seuls à détenir le pouvoir politique. On veut qu'elle ait un réel pouvoir législatif", explique Jean Rosenfeld, l'un des membres d'Agora. Cet été, ils seront plusieurs à recevoir dans leur boîte aux lettre une proposition pour siéger ponctuellement. Mais attention, les quotas devront être respectés en fonction du sexe, du niveau d'études et de l'âge. "Tant que tous les quotas que nous nous sommes fixés ne sont pas respectés, nous continuons à tirer au sort histoire de ne pas se retrouver avec une majorité d'hommes blancs d'une quarantaine d'années ayant fait des études supérieures." Fonctionnement, idéologie neutre, entente avec les autres partis, Jean Rosenfeld dresse le portrait d'Agora et de ses espérances.

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Pouvez-vous expliquer le fonctionnement interne d'Agora?

Jean Rosenfeld : "On est entre 20 et 50 membres actifs sans aucune hiérarchie. On fonctionne avec des mécanismes d'intelligence collective et nous sommes divisés en sous-groupes de travail (méthodologie, finances, communication, diversité etc.). Toutes les décisions importantes sont prises lors de réunions où un représentant de chaque groupe est présent. Ça permet de tout coordonner et de fonctionner horizontalement."

Êtes-vous encore ouverts à l'inclusion de nouveaux membres?

J.R. : "On est hyper ouverts et très en demande. On a fait un appel il n'y a pas longtemps sur notre page Facebook pour recruter des personnes. Il n'y a aucune obligation, chacun s'investit comme il peut et en fonction du temps qu'il a. Il n'y aucune pression. Et tout est bénévole."

Comment est née l'idée de créer Agora?

J.R. : "Moi je n'étais pas à la genèse du projet. Ils étaient trois ou quatre. Ils avaient tous lu Contre les élections de Van Reybrouck, se sont dit que les idées étaient vraiment bonnes et se sont demandés pourquoi ils n'essaieraient pas de les mettre en pratique.

L'idée de constituer une liste électorale n'était pas au début du projet. C'est venu suite à un cheminement d'idées. On s'est dit qu'on allait descendre dans la rue, mais trop peu de gens sont sensibilisés et on n'aurait pas eu assez d'impact. Notre deuxième réflexe a été d'aller rencontrer des partis politiques pour qu'ils nous emboîtent le pas, mais on a reçu une réponse peu satisfaisante. Au mieux ils voulaient bien organiser des assemblées citoyennes consultatives.

C'est là qu'on s'est dit qu'il fallait lancer une liste parce qu'il y a un vrai bénéfice à entrer dans les organes de pouvoir. Financièrement ça donne un certain capital et aussi un rayonnement médiatique. Aussi, on a eu une stratégie relativement inédite en politique, celle du cheval de Troie, c'est-à-dire que notre parlementaire portera en son sein les idées de dizaines de citoyens et qu'il les relayera au Parlement bruxellois."

Comment avez-vous choisi Pepijn Kennis, le parlementaire qui vous représentera?

J.R. : "On a fait ce qu'on appelle une élection sans candidat. Tous les membres d'Agora se sont retrouvés. Nous disposions de deux urnes (homme et femme) et chacun devait mettre trois papiers avec les noms de membres d'Agora qu'il estimait avoir le meilleur profil pour devenir parlementaire. Après nous avons tiré au sort. Ce n'est pas un pur tirage au sort puisqu'il est, en quelque sorte, pondéré par le nombre de papier. La personne choisie avait le droit de refuser et les autres membres celui de donner leur avis."

Vous estimez qu'Agora a suffisamment reçu de visibilité durant la campagne (invitation aux débats, couverture médiatique, etc.) ? J.R. : "Non. Il suffit de voir les panneaux avec les affiches électorales. On en a remis tout un tas aux communes et, au mieux, on en avait une petite parmi toutes les grandes des autres partis. À partir du moment où on ne nous connaît pas, c'est compliqué de bénéficier du même traitement que les autres. On n'avait aucune histoire en politique, peu d'argent (ils ont financé la campagne au moyen d'un crowdfunding, ndlr.), aucune personne connue."

Quelles difficultés à rencontrer Agora lors de son lancement et de sa campagne?

J.R. : "Ce qui est vraiment compliqué c'est de sortir de son réseau. On est une cinquantaine de membres et on a aussi des ambassadeurs convaincus par le projet et en parlent autour d'eux. Le challenge c'est d'aller chercher des gens qui ne connaissent personne de chez Agora. On a essayé de développer des stratégies comme aller à des repas où on ne connaissait pas forcément les personnes présentes pour parler du projet et convaincre."

Quel accueil a reçu Agora des autres partis politiques?

J.R. : "De manière générale, les avis sont positifs. Tant les partis que les citoyens trouvent que nos idées sont bonnes. Entre nous, les politiques jugeaient que le projet était bien, mais en campagne on reste en compétition et il y a forcément des reproches. Nous sommes tout à fait neutres d'un point de vue idéologique. Dans notre programme on propose uniquement un changement systémique pour compléter le système parlementaire avec une assemblée citoyenne, mais on ne se positionne pas du tout idéologiquement. Les citoyens écriront eux-mêmes le programme politique."

Comment allez-vous faire d'un point de vue du financement?

J.R. : "Tout se fera via le parlementaire. C'est une des raisons pour lesquelles on a voulu présenter une liste aux régionales et pas aux communales où on n'aurait quasiment pas eu d'argent. Le parlementaire sera payé pour son statut et ça représente une somme d'argent non négligeable (environ 6000 euros nets par mois, ndlr.). On aurait donc deux ou trois personnes (dont Pepijn Kennis) qui travailleraient à temps plein et qui s'engagent à toucher un salaire médian belge. Tout le reste de l'argent est reversé à Agora pour organiser les assemblées, défrayer les citoyens, etc."

Vous n'avez pas peur que ce soit compliqué de faire débattre 89 citoyen·ne·s autour de différents sujets?

J.R. : "Je ne pense pas que ce sera plus compliqué de faire débattre des citoyens que des politiciens. Tous les politiciens appartiennent à un parti et sont liés à un électorat à satisfaire, à une histoire, à des collègues, et ça leur laisse moins de liberté. Quand un politicien entre dans un débat politique il veut beaucoup plus être convaincant que convaincu.

Quand tu es citoyen, tu es libre de tout ça et tu arrives plus facilement à des consensus. Et puis il y aura aussi des formations par des experts qui ont des avis tout à fait différents sur des sujets donnés et qui viendront informer les citoyens tirés au sort."

Est-ce que vous aviez bon espoir d'obtenir ce siège?

J.R. : "On a tellement donné qu'on espérait forcément. Le problème c'est qu'on n'avait pas d'indicateurs précis. On était absents des sondages. On pouvait se baser sur nos likes Facebook ou sur les personnes qui disaient qu'elles voteraient pour nous, mais ça restait assez flou. On aurait été déçus si on n'avait pas eu d'élu, mais ça reste une belle surprise et c'est relativement historique."

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