Des femmes nous livrent leurs expériences sur des sites de rencontre

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Elles ont surfé sur les sites de rencontre. Et puis elles ont quitté ce marché aux bestiaux. Elles racontent leurs expériences sur Meetic, Elite Dating et Tinder.

Certaines ont cru au grand amour, d’autres l’ont trouvé. Céline a vite fait connaissance avec les “dick picks” ou photos de pénis. La plupart se disent aujourd’hui désintoxiquées…. Ce qui n’empêche pas le nombre d’utilisateurs, et de services de rencontre, de continuer à grimper de façon exponentielle. Tinder (lancé en 2012) est la deuxième application, après Netflix, non pas la plus téléchargée, mais pour laquelle les consommateurs ont le plus dépensé dans le monde en 2018. L’utilisation des sites de rencontre s’est imposée, rapporte énormément et continue à évoluer, avec des sites comme Pickable (femmes à l’initiative) ou ONCE (un seul profil quotidien, gratuit), qui tendent, #MeToo oblige, vers ce qui semble un modèle plus respectueux des femmes ou du moins plus “slow”. Mais la plupart continuent à vendre le même rêve: incomplets, nous serions tous à la recherche de notre “moitié”.

Personnalité ouverte, Isabelle (hormis celui de Véronique, tous les prénoms ont été modifiés), 52 ans, deux filles, séparée, s’inscrit en 2015 sur Meetic. Tu rencontres des gens que tu ne rencontrerais pas dans ton cercle habituel. Et t’embêtes moins tes amis avec tes demandes… Séduite par la facilité du procédé, Isabelle enchaîne les rendez-vous, puis entame une relation d’environ deux ans avec, mettons, Maxime. Selon son expérience, trois types de relations attendent en embuscade derrière les flopées de profils: stable, fusionnelle ou plan C, comprenez plan cul. La quinqua se situe elle-même à la marge du premier. J’ai deux ados, pas possible de vivre avec quelqu’un non-stop, mais j’avais envie d’une relation mature, avec une vraie implication.

En face d’elle, au fil des “dates”, s’asseyent des hommes, la cinquantaine, soit mariés (ce qu’ils oublient parfois de préciser) cherchant “un peu d’air frais”, soit en recherche de relation du troisième type (c’est quand tu veux, mais on garde chacun sa liberté), soit “un peu paumés”. Véronique, 47 ans, a souvent été confrontée après son divorce à ce type d’hommes. Séparés, ils ne supportent pas de vivre seuls. Ce qu’ils cherchent, c’est une coach de vie!” Non merci. Privilège de l’âge, Véronique sait ce qu’elle ne veut pas. Et est traitée d’égoïste. Au début, toutes sont unanimes: ça gaze! Caroline, la petite quarantaine à l’époque, se décrit même euphorique. Les sites de séduction massive lui ouvrent leur carnet d’adresses virtuel. Les profils défilent, les célibataires sont à portée de clic, bien plus facilement que dans la vraie vie et l’horizon s’éclaire. La lune de miel ne durera pas longtemps. Caroline a aujourd’hui jeté le gant, ou du moins l’index à “matcher”.

Pas de Tinder surprise

Les gens ont envie d’y croire, avance Isabelle. C’est une échappatoire facile dans des moments qui le sont moins”, analyse Céline, parfois une vraie addiction. Stéphanie Dupays, auteure du roman Comme elle l’imagine, décrit l’imaginaire (qui) vient s’engouffrer dans les vides que laisse l’absence réelle. Cette communication sans regard ni voix est en fait une source de malentendus incroyable”. Surtout qu’on n’y joue pas nécessairement cartes sur table. Qui cherche quoi? Amour ou expériences sexuelles, ou le premier en passant par les secondes? Sur un malentendu ou avec un peu de chance, parfois ça marche. Des copines se sont même mariées avec un de leurs “dates”, rapportent Isabelle et Véronique.

Au fond, on reste des jeunes filles romantiques, poursuit Isabelle. L’homme avec lequel j’ai une relation en ce moment a fréquenté les sites de rencontre. Il voit les femmes de la cinquantaine comme cherchant désespérément à s’accrocher à un mec, perdues, incapables de s’assumer seules.” Voilà pour le discours de l’autre camp. Où le revenu financier, inégalitaire entre les hommes et les femmes en Belgique, s’immisce vite dans l’équation. Ça les rassure, poursuit Isabelle, des femmes qui ne vont pas dépendre d’eux. Ou alors, il faut qu’elles soient plus jeunes.

Interrogée par le média en ligne Usbek & Rica, l’anthropologue Mélanie Gourarier voit dans les apps de rencontre une révolution, un accès à une sexualité moins contrôlée, surtout pour les femmes, qui, loin du regard des proches, libérerait les comportements. Cependant, la séduction entamée en ligne n’échappe pas aux rapports de pouvoir à l’œuvre hors ligne. Mon frère dit qu’il serait riche aujourd’hui s’il n’avait pas payé tous les premiers restos de ses rendez-vous glisse Isabelle. Ce bon vieux scénario homme, conquérant, éventuellement sensible et à l’écoute, actif/femme passive (voire soumise) a encore de beaux jours devant lui.

”Très rapidement dans les échanges SMS, je te montre ma villa en Grèce, je te montre mon bateau, puis arrive le “j’ai besoin de câlins””, témoigne Isabelle. Du sexe contre d’éventuels avantages en nature, ici encore se reproduit l’échange “économico-sexuel” théorisé par l’anthropologue Paola Tabet: l’intervention dans les relations sexuelles de transactions économiques qui marquent l’inégalité, transformant la sexualité en service.

La photo vaut passeport

Inégalité renforcée par l’algorithme de Tinder, qui sélectionne pour les hommes des profils de femmes aux situations économiques moins favorables, et plus jeunes (voir notre encadré). Certains mecs sont aussi là pour du cul gratuit”, remarquent Roxanne, Isabelle et Céline. ”Souvent, ils veulent baiser. Et pourquoi pas d’ailleurs, commente Véronique, mais ils ne l’assument pas.” Logiques et normes sociales à l’œuvre hors ligne ne s’évaporent pas par la grâce du Net. Même si certaines plateformes, outre la facilitation de la rencontre, réelle, mettent aussi en avant le décloisonnement social, sortir de son cercle de sociabilité n’implique pas forcément de dépasser celui du social. Elite Dating assure ainsi une rencontre avec quelqu’un du même niveau socioprofessionnel et économique. Céline, 34 ans, aujourd’hui désabonnée, constate par ailleurs que la pratique du “swipe” et du “match” entraîne, au bout d’un très court moment, la classification des profils sur des échelles sociales et de beauté.

Mais sans contact IRL (In Real Life), échange de phéromones, etc., difficile d’anticiper – ou pas – l’alchimie. Du coup, à l’ère d’Instagram, la photo vaut passeport. Céline repère trois stéréotypes dans le flot d’images: l’aventurier, le cadre dynamique, qui poste des photos de lui au volant de sa (grosse) voiture, (grosse) montre au poignet, ou encore le sportif, toutes plaquettes de chocolat dehors.

L’importance de l’apparence physique pèse lourd, et encore plus particulièrement sur le corps des femmes. Isabelle: Un gars me racontait qu’il scrutait le moindre détail: si les ongles étaient manucurés, si la peau était soignée”… La quarantaine, célibataire, sans enfant, Caroline a vécu les sites de rencontre comme un marché aux bestiaux. Elle se rend vite compte qu’elle ne coche jamais toutes les cases: le milieu social adéquat, le type de travail (et on ne parle même pas ici d’appartenance eth– nique) ou – et le sujet la touche plus particulièrement, elle qui a souffert de boulimie/anorexie dans l’enfance – le poids. Une des premières questions posées, c’est ”De quand date ta photo?”” Sous-texte: O.K., mais as-tu depuis vieilli/grossi? Certains hommes affichent même un nombre de kg maximal pour la personne à rencontrer.”

Le poids, ce n’est pas le seul critère sous la loupe. Un type déjà père, avec lequel ça se passait super bien, m’a écrit après quelque temps qu’il voulait “garder la possibilité d’avoir des enfants, et toi, dans deux ou trois ans, tu ne seras plus en mesure d’en avoir”.” Caroline est systématiquement renvoyée à sa capacité procréative: Tu as, tu souhaites, ou tu peux avoir des enfants? et parfois parce que ces hommes n’en veulent pas dans le chemin. Mais il n’y a pas de place pour autre chose, relève Caroline, pas de place pour une réelle rencontre, en dehors des cases.

Parcourir le compte Instagram “Bye Felipe” confirme une certaine obsession procréative de la part de certains hommes. Le fil expose aussi pour ses presque 500.000 abonnés un déchaînement de brutalité, avances répétées, propos hostiles de mecs rejetés ou ignorés, insultes ou photos de pénis non désirées, des intrusions auxquelles Céline a déjà eu droit. Ce climat entretient une forme de pression, qui fait parfois faire des choses que l’on ne désire pas vraiment, comme d’embrasser un homme à la fin du premier rendez-vous pour s’excuser, face à sa déception, de ne pas avoir envie d’aller plus loin, raconte Roxanne, 46 ans, au caractère pourtant bien trempé.

À plusieurs reprises, Caroline a l’impression que la sauce prend, mais se rend compte que son “date” continue à surfer. Constat: “C’est un supermarché virtuel. Pourquoi t’arrêter de shopper si tu peux avoir mieux? Les sites de rencontre sont des catalogues virtuels qui transforment les utilisateurs en produits, renforçant une vision sexiste du corps, féminin ou masculin, perçu comme un objet. Je prends/je prends pas, je baise/je baise pas. Un fonctionnement qui s’avère déshumanisant, reconnaît Céline, mais auquel on souscrit pourtant tous, femmes comme hommes”.

Selon une enquête publiée sur son site par Meetic, #MeToo aurait pourtant “bousculé l’équilibre des interactions” pour plus d’un célibataire français sur trois, hommes et femmes confondus. Avec des effets plutôt positifs, surtout du point de vue des femmes, partage le site. 52% affirment avoir moins peur de parler et de s’exprimer aujourd’hui. Et pour 82% d’entre elles, les hommes se comportent mieux, et sont respectueux lors d’un premier rendez-vous. Mais, ajoute Meetic, qui semble en faire un pendant négatif, la moitié des hommes “craignent désormais que leur attitude soit mal interprétée lors d’un rendez-vous”, un pourcentage qui monte à 62% chez les moins de 35 ans.

Roxanne, Céline, Caroline, Isabelle et Véronique ont quitté les sites de rencontre, addictifs, chronophages et au final décevants. Isabelle rencontre désormais des gens qui ont les mêmes intérêts que les siens, des hommes et des femmes, via l’application gratuite On Va Sortir (OVS), favorisant les activités entre amis.

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