Réseaux sociaux

Quand les réseaux sociaux deviennent des instruments de mémoire

En peu de temps, deux projets avec des sujets aussi sérieux que l’Holocauste et la vie dans les goulags ont fait le buzz. Leur arme ? Les réseaux sociaux.

Face au désintérêt croissant des jeunes vis-à-vis de l’Histoire, est-ce que la solution viendra des réseaux sociaux ? Parce que, au-delà des futilités qu’ils véhiculent et du nombrilisme qu’ils induisent, ceux-ci peuvent aussi avoir leurs vertus. La preuve en est avec ces deux projets, “Kolyma, la patrie de notre terreur”, consacré aux goulags durant les années staliniennes ; et “Eva.stories” qui raconte le quotidien d’une fillette juive en pleine déportation vers Auschwitz.  

Kolyma, mon amour

Kolyma est le nom d’une route fédérale sibérienne construite entre 1932 et 1953 par des prisonniers de goulags. Iouri Doud, journaliste et youtubeur russe notoire, suit cette route longue de 2032km reliant les villes de Magadan et Iakoutsk, et retrace les évènements funestes qui y sont rattachés à grand renfort d’interviews et d’archives. La démarche de Doud n’est pas anodine, et répond à une carence éducative criante : celle de la perte de vitesse du concept de devoir de mémoire. En témoigne ce sondage qui établissait qu’un peu moins de la moitié des Russes âgés de 18 à 24 ans n’avait pas connaissance de la répression stalinienne des années 30-40.

De son côté,“Eva.stories” plonge dans la vie d’une jeune Hongroise de confession juive de 13 ans ayant véritablement existé, Eva Heyman. Déportée en 1944, Eva dépeint sa vie quotidienne, soudainement perturbée par l’arrivée des Nazis. L’homme derrière ce projet publié le 1er mai, soit la journée du souvenir de la Shoah, est Matti Koshavi. Cet entrepreneur israélien vise par là à dénoncer les atrocités de l’Holocauste et à tordre le cou au révisionnisme ambiant.

 

 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Eva.Stories Official Trailer

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Stories et History

Les deux projets se rejoignent au niveau de leur visée éducative, mais recourent à des canaux différents. Si avec “Kolyma”, Iouri Doud a emprunté les voies classiques du reportage itinérant avant de le poster sur Youtube, “Eva’s stories” recourt à des stories - qui n’auront jamais aussi bien porté leur nom – en mode selfie sur Instagram. Le succès a été immédiat des deux côtés : 1,7 million d’abonnés pour Eva.stories pour 120 millions (!) de visites lors du 1er mai, tandis que “Kolyma, la patrie de notre terreur” totalise à l’heure actuelle 13 millions de visionnages. Pas étonnant quand on connaît les moyens investis par Koshavi – 5 millions de dollars – ainsi que la notoriété de Doud – 5 millions d’abonnés sur Youtube.

Malgré leur objectif louable, nombreux sont ceux qui grincent des dents au niveau du format des deux projets. Le site russe Gazeta salue la démarche de Doud, rappelant au passage que celui-ci est plus habitué aux interviews futiles qu’au grand journalisme, mais déplore le sentiment de décalage gênant que peut susciter un “carnet de voyage sur un génocide”. Tandis que le journal israélien Haaretz fustige la manière dont Eva.stories en appelle au devoir de mémoire : “Premièrement, c’est un étalage de mauvais goût, porté par une promotion agressive. Et deuxièmement, cela va avoir des conséquences. D’Eva.stories aux selfies devant Auschwitz-Birkenau, il n’y a qu’un pas, vite franchi.”

Loin d’être la panacée, pareilles initiatives ne devraient pas avoir à combler les trous laissés béants par les défaillances de nos systèmes pédagogiques. Mais elles ont au moins le mérite d’interpeller une audience pas toujours très réceptive à ce genre d’enjeux. A quand donc une story snap sur les années de colonisation belge au Congo ? Parce qu’avec “Tintin au Congo”, on passera notre tour.

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