Polluer ou consommer: faut-il vraiment choisir?

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Les partis politiques ont tous un agenda précis de ce qu’ils feront de notre portefeuille s’ils sont élus. Mais peut-être que la véritable augmentation de notre pouvoir d’achat passe avant tout par l’environnement…

Quel sort les différents partis politiques réservent-ils à notre portefeuille? Le MR use et abuse du terme “pouvoir d’achat” dans son programme, là où il est introuvable dans celui d’Écolo. Mais ce n’est pas forcément ceux qui en parlent le plus qui s’en préoccupent le mieux. “Cela englobe en réalité une problématique extrêmement large, rappelle Benoit Rihoux, politologue et professeur à l’UCLouvain. C’est le résultat de nombreux paramètres et une question de redistribution économique qui est portée par de nombreux partis”. Des partis traditionnels comme le PS ou le MR se sont d’ailleurs construits par rapport à cette notion. “Ils fondent leur politique autour d’un axe divisé en deux idéologies: celle plutôt à gauche de la redistribution des richesses par l’état, et l’autre plus libérale d’autorégulation du marché.” Et en termes d’espèces sonnantes et trébuchantes atterrissant directement dans notre poche, ce positionnement fait la différence.

Cette année, le Bureau du Plan a pour la première fois chiffré les propositions des principaux partis politiques du pays. En matière de pouvoir d’achat, il a analysé l’évolution du revenu disponible, hors revenus de propriété, si les mesures soumises entraient en application. Résultat: tout le monde verrait son revenu augmenter (sauf du côté du PTB puisque rien dans leur programme n’y fait référence), mais à des hauteurs sensiblement différentes selon les partis. Entre dix et cinquante euros en moyenne pour Écolo et le PS, jusqu’à 150 ou 200 euros pour le MR et Défi. “C’est très cohérent et ça n’a rien d’étonnant. Les partis de gauche croient en une redistribution via l’état. Mais pour avoir des services, il faut accepter de renoncer à une partie de ses revenus nets. Les partis libéraux pensent l’inverse: on rend de l’argent aux gens, mais cela coûte à l’État”. Seconde observation: à l’exception du PS et Écolo, l’augmentation du pouvoir d’achat est proportionnelle aux moyens financiers des ménages, donc plus vous êtes riches, plus vous en bénéficiez. “Normal, réagit l’économiste Étienne de Callataÿ. L’essentiel des mesures analysées porte sur la diminution ou l’exemption d’impôts et non sur l’augmentation des allocations sociales. Or, les personnes avec peu de revenus paient déjà moins d’impôts, ils ne sont donc peu concernés par ces réductions.

La solution carbone

Alors comment faire en sorte que tout cela soit équitable et profite à tous? On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, renforcer la sécurité sociale et baisser nos impôts ou augmenter les salaires et diminuer la pression fiscale. Pour chaque “plus”, il y aura forcément un “moins” quelque part, pour garder la balance en équilibre. “Il faut réorienter la fiscalité, améliorer la manière dont nous taxons, et la rendre effective”, propose Bernard Bayot, directeur de Financité. Pour lui, s’attaquer à la fraude fiscale, trop peu réprimée, et au régime d’optimisation fiscale, inégalitaire car profitant uniquement aux entreprises et patrimoines importants, serait un bon début. “Avec une meilleure répartition des taxes sur les entreprises, le facteur travail sera moins taxé et donc le salaire pour l’employé, tout comme le taux d’emploi, pourraient être plus élevés.” Ce à quoi Étienne de Callataÿ répond: “Il faut bien sûr lutter contre la fraude. Mais ne pensons pas que cela nous permettra de disposer de sommes considérables, c’est une illusion. Il faut améliorer la manière dont nous taxons, poursuit l’économiste. Mais je pense que la promesse d’augmenter le pouvoir d’achat pour l’ensemble de la population, dans le contexte économique actuel, avec les enjeux, notamment écologiques, qui nous font face, est irresponsable.”

La solution qui semble mettre tout le monde d’accord s’appelle la “taxe carbone”, sur la consommation polluante. Plus de 3.500 économistes américains ont déjà adhéré à la “Déclaration des économistes relative aux dividendes de la taxe carbone”, afin d’étendre mondialement sa portée. Il s’agirait d’une part réduire les émissions de CO2 à un degré et un rythme suffisant, d’autre part d’augmenter le pouvoir d’achat, pour autant que nous soyons prêts à changer certains comportements. “L’idée est de faire payer plus cher ce qui est polluant et ensuite redistribuer l’argent à la population, en un dividende égal”, précise Étienne de Callataÿ, d’ores et déjà convaincu. “Comme l’empreinte carbone des ménages les plus aisés est plus forte que celle des moins favorisés, ils participeront davantage à la taxe. C’est redistributif, et ça pousse tout le monde au changement.” Concrètement, celui qui veut continuer à manger des fruits exotiques et prendre l’avion fréquemment paiera tout cela plus cher qu’actuellement et le dividende reçu ne permettra pas de couvrir ces frais, tandis que celui qui ne se permet pas de telles dépenses verra son revenu augmenter.

Plus que jamais, la question environnementale s’invite donc à la table des enjeux traditionnels, y compris quand il est question de pouvoir d’achat. Cette année, c’est un des grands thèmes incontournables de la campagne électorale, marquée par l’importance moindre accordée par les partis, en apparence du moins, aux enjeux socio-économiques. “L’environnement, l’égalité homme-femme, l’immigration… Ce sont autant de matières qui ne touchent pas directement au portefeuille et qui ont pris de l’ampleur ces derniers mois. Les partis sont attendus sur ces sujets. Il ne s’agit pas d’une élection gauche-droite classique. Le PS et le MR, dont les enjeux historiques sont essentiellement d’ordre socio-économique, ne dirigent cette fois pas la campagne”, analyse Benoit Rihoux. Sauf que comme notre sondage l’indique, l’électeur, lui, pense pourtant toujours d’abord à son portefeuille. Surprise en vue?

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