Edito

Des minutes de silence

Le meurtre de Julie Van Espen a montré que la voix du peuple peut se taire et forcer le respect.

Au milieu d’une campagne électorale, une étudiante assassinée par un violeur récidiviste mais libéré en entendant son procès en appel… On pouvait craindre le pire: des coups bas politiques, des réseaux sociaux déchaînés, des exhortations à la vengeance, à la dénonciation, au lynchage des juges. Il faut tout à l’opposé saluer la triste sagesse d’un pays qui sait ce qu’est la douleur partagée (affaire Dutroux, meurtre de Joe Van Holsbeek, attentats terroristes). Bien sûr, les partis ont soudainement mis en avant leur volonté de donner de nouveaux moyens à une Justice en haillons, mais ils se sont abstenus de poser en héros et de portraiturer les autres candidats en salauds. Peut-être parce qu’ils avaient lu notre sondage de la semaine dernière, celui qui disait que 7 électeurs sur 10 seraient influencés par l’actualité au moment de voter mais aussi que près de la moitié des électeurs, Flamands comme Francophones, n’offriraient jamais leur bulletin aux extrémistes. Remarquons d’ailleurs qu’avant le drame, à peine un Belge sur deux considérait comme très important un refinancement de notre Justice.

Il faut surtout commencer par souligner l’exceptionnelle dignité des parents et de leur avocat qui ont refusé toute polémique. Leur exemple a marqué toutes les manifestations qui ont suivi. Le recueillement sous le pont du canal Albert où Steve Bakelmans, le tueur en aveux, s’était installé et où Julie a perdu la vie, la minute de silence en ouverture d’Antwerp-Anderlecht, puis les applaudissements empathiques à la 23è minute du match (23 comme son âge). Enfin, ce dimanche, générations et genres mêlés, 15 000 personnes ont défilé à Anvers pour rendre hommage à Julie Van Espen et faire comprendre en un mot (#enought), mais sans hurler: «ça suffit». Ca suffit d’ignorer ou de banaliser les violences sexuelles.  Qu’on décide d’appeler ça «féminicide»  et qu’on fasse ou non entrer la notion dans le droit pénal, Julie Van Espen est la 11e victime à mourir en 2019 parce qu’elle est une femme, cible d’un violeur, d’un compagnon ou d’un client. Evidemment et malheureusement, ces manifestations ne changeront rien pour des bourreaux imperméables à la raison, à la honte, au remords. Steve Bakelmans a été deux fois condamné pour viol. Il devait déjà purger une peine de quatre ans et, pourtant, il a guetté une proie. Mais il y aussi une société à éduquer, des violence conjugales à ne plus justifier, des lois et leurs applications à faire évoluer, des policiers et une magistrature à sensibiliser. Et probablement encore pas mal de minutes à faire silence.

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