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Eurovision: entre polémiques politiques et grand spectacle

Statique comme la messe à ses débuts, ringard comme le kitsch ensuite, le Concours Eurovision s’impose comme un mégashow au glamour explosif. La preuve par Madonna qui fera l’entracte à Tel-Aviv.

Ils ne sont pas beaucoup à avoir assisté à la victoire de Lys Assia, le 24 mai 1956, lors du premier Grand prix Eurovision de la chanson européenne. Peu de foyers sont équipés d’un poste de télévision. Seuls sept pays participent alors, à raison de deux mélodies par nation. Malheureusement, il ne reste quasiment aucune image de ces prémices, si ce n’est celle où l’on voit Lys Assia, Suissesse tout juste couronnée interpréter, de la façon la plus statique, Refrain, chanson victorieuse. Il faut attendre 1959 avant que les candidats osent des pas de danse… Soixante-trois ans plus tard, le Concours va accueillir, à Tel Aviv, des Islandais dont l’univers évolue dans le BDSM (bondage, domination, sadomasochisme). Le titre qu’ils défendront? Hatrid mun sigra (“la haine triomphera”). Rien que de très normal dans une compétition qui, l’an passé, a sacré une participante qui singeait une poule pour dénoncer le sexisme.

Drôle de popularité

C’est peu dire que le Concours Eurovision a changé depuis sa création. Prestigieux dans les années 70 (ABBA, ça vous dit quelque chose?), il a perdu de sa superbe dès la décennie suivante, jusqu’à être jugé insuffisamment culturel par nos voisins. C’est pour cette raison que TF1 l’avait snobé en 1982. Image écornée, ringardisée, l’Eurovision s’adjoint les services de nouveaux pays candidats, réduisant considérablement les chances de succès des membres historiques. Un peu boudé en Europe, le programme poursuit son bout de chemin sous les critiques et les moqueries. Cela n’empêche pas l’ouverture de clubs d’Eurofans, formant des réseaux (Organisation générale des amateurs de l’Eurovision, International Network Of Fanclubs Of Eurovision…) Cela n’arrête pas les bookmakers qui se prennent de passion pour cette compétition de chansons, en pariant à chaque round sur le vainqueur. Cela ne repousse pas l’Australie qui, grâce à l’action d’expatriés européens mais aussi d’autochtones ayant participé (Olivia Newton John en 197), devient le pays le plus accro à l’Eurovision.

Polémiques politiques

En 2004, à Istanbul, l’Eurovision entre dans une ère nouvelle. Les candidats sont de plus en plus nombreux à frapper à la porte d’une compétition qui se déroule désormais dans une arena pleine à craquer. L’Union Européeenne de Radio- Télévision (UER) imagine une demi-finale, afin de limiter les participants lors de la finale. Pour départager les 43 nations qui veulent concourir (un nombre record), une seconde manche est introduite en 2008. Le Concours, qui se déroule désormais en trois soirs, bascule dans le spectaculaire et propose des shows à la superproduction de plus en plus ambitieuse. Incontournable, le rendez-vous accueille l’Australie en 2015, mais aussi des stars internationales qui apparaissent à l’entracte: Justin Timberlake en 2016, Madonna – sponsorisée par un milliardaire canadien– dans quelques jours à Tel-Aviv. Le mégashow s’est transformé en une fabuleuse vitrine, regardée par près de 200 millions de téléspectateurs. Une sorte de Jeux olympiques de la chanson…

Pris enfin au sérieux, le Concours Eurovision est aussi une scène idéale pour exister à l’international (l’Azerbaïdjan en 2012), voire pour régler des comptes (l’Ukraine et la Russie depuis 2016), même si le show a toujours tenté le happening politique. En 1974, la chanson du Portugais (malgré sa 14e place au classement) sert de signal aux révolutionnaires. En 1982, l’Allemande Nicole s’époumone dans un appel à la paix, alors que sa patrie est toujours séparée par un mur. La chute du rideau de fer inspire plusieurs titres en 1990. En 2000, la formation israélienne Ping Pong agite des fanions aux côtés du drapeau syrien, un signe de réconciliation. Neuf ans plus tard, les Géorgiens sont disqualifiés pour avoir voulu fredonner We don’t wanna putin dans la Russie de Vladimir Poutine. Double dose de polémique en 2016: l’interprète arménienne brandit un drapeau du Haut-Karabakg, une région revendiquée par son pays, située à la frontière de l’ennemi azéri, tandis que l’Ukrainienne Jamala s’impose avec 1944, chanson aux résonances politiques évoquant la déportation des Tatares de Crimée par Staline.

2019 n’échappe pas aux bisbilles. Il n’y en a d’ailleurs jamais eu autant… Les appels au boycott pour mettre en lumière la situation des territoires palestiniens imposée par Israël (que le groupe islandais Hatari pointait du doigt au moment de sa sélection); le retrait de l’Ukraine suite au désistement de l’artiste sélectionnée qui n’entendait pas se soumettre aux exigences qu’on voulait lui dicter. En Italie, les populistes ont failli tourner de l’œil quand la chanson de Mahmood, né d’une mère italienne et d’un père égyptien, a été choisie. Les Français ont été irrités par la production de la série israélienne 12 points (mise en boîte bien avant la sélection de Bilal Hassani), dans laquelle le représentant hexagonal, d’origine maghrébine, se retrouve mêlé à une conspiration terroriste. Reste à savoir si toutes ces tensions seront apaisées au soir du concours… Pour sûr, il lui reste de beaux jours devant lui.

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