Décryptage

Cannabis CBD: la fin de l'Eldorado?

Considéré comme un produit du tabac, le cannabis light va être très lourdement taxé. Les centaines de shops apparus comme des champignons risquent de disparaître aussi rapidement.

On vous en parlait récemment dans Moustique. Depuis quelques mois, on assiste en Belgique à un déploiement commercial sans précédent. Une explosion d’enseignes spécialisées en cannabidiol, cet extrait de cannabis aux vertus (entre autres) relaxantes – mais non planantes. Lesquelles poussent comme des champignons dans tout le pays et se payent même le luxe de s’intercaler entre les chocolatiers et les boutiques de luxe du centre de Bruxelles. Un tsunami motivé par un certain militantisme, certes, mais aussi par l’appât du gain. Nous vous révélions d’ailleurs la très forte rentabilité de ce business qui achète sa ganja légale en Suisse à environ 3.000 euros le kilo et la revend trois à quatre fois plus cher au détail. Tranquille. Sauf que l’État compte bien se réserver une grosse part de ce space cake… Après avoir aligné les descentes dans ces commerces pour s’assurer de leur légalité, les services publics fédéraux annoncent que le cannabis CBD sera désormais considéré comme un “autre tabac à fumer” et… donc soumis à de fortes accises. À ce titre, les fleurs de cannabis CBD seront taxées lourdement. Outre les 21% de TVA, elles seront soumises à 31.5 % d’accises en plus d’un droit d’accise spécial spécifique de 48 euros par kg. Sans compter les droits à l’importation.

Dans ces shops spécialisés, c’est la douche froide. “On va tous vers la faillite!, s’insurge le gérant d’une enseigne wavrienne. Je suis tout à fait d’accord de payer des taxes, mais là, c’est du racket. Je ne pourrai plus payer mon loyer et mes charges.” Et de confier que pour pouvoir distiller ce chanvre comme un produit du tabac en Belgique, son principal fournisseur doit désormais s’acquitter d’une licence de 200.000 euros.

Incompréhension générale. D’autant plus sur cet amalgame qui est fait entre cannabis CBD et tabac. Rappelons que cette herbe ne contient ni tabac ni nicotine et que si elle est bien fumée par certains, de nombreux consommateurs la vaporisent ou l’ingèrent sous forme de tisanes. “Nous sommes satisfaits que l’administration réagisse par rapport à ce nouveau marché, remarque Vincent Borrel de la Fédération du cannabis belge (FeCaB) mais ce nouveau cadre légal pose de nombreux problèmes. Nous forcer à vendre ce cannabis comme un produit du tabac revient en effet à inciter les consommateurs à le fumer. Ce qui est de loin le mode de consommation le plus nocif pour la santé. Cette taxation met ensuite le couteau sous la gorge de nombreux entrepreneurs qui ont contracté de gros emprunts.” Et de prédire, lui-aussi, une vague imminente de faillites. “Tous ces petits commerces vont fermer boutique et ce cannabis sera donc vendu dans les librairies, les night shops ou les pompes à essence. Ce qui va à l’encontre des politiques de prévention mises en place. Alors que ce produit était jusqu’ici commercialisé dans des magasins spécialisés gérés par des vendeurs très bien informés, il va dorénavant être à la portée de tous. Avec les dérives que l’on rencontre fréquemment dans ces points de distribution de tabac: ventes aux mineurs, produits issus du marché noir, etc.

Commerçants, pas dealers

Des professionnels du secteur qui n’ont jamais été consultés dans l’élaboration de cette nouvelle législation. “Tout a été fait dans notre dos et nous l’avons appris via une correspondance du SPF Finances aux Douanes, déplore encore Vincent Borrel, par ailleurs gérant du premier CBD shop de la capitale. Alors que nous avons toujours travaillé en toute transparence depuis le premier jour. Je rappelle que nous ne sommes pas des dealers mais bien des commerçants. Désormais, nous devrons préparer des packagings spéciaux avec le timbre de l’administration fiscale. C’est un travail monstre car il va notamment falloir ouvrir des entrepôts fiscaux. Et une nouvelle charge pour les commerçants qui vont devoir débourser des milliers d’euros en frais d’avocat pour se conformer à la nouvelle législation. Avant qu’elle ne rechange sous la prochaine législature dans quelques semaines?

Une chute de la rentabilité que les commerçants pourraient compenser en augmentant leurs tarifs. C’est du moins ce que d’aucuns leur rétorquent. Rien n’est moins sûr. Commercialisés jusqu’ici à 10 ou 12 euros le gramme, ce cannabis légal n’est déjà pas accessible à toutes les bourses. Surtout celles des personnes qui l’utilisent massivement pour ses effets thérapeutiques. Lesquelles représentent désormais, selon ce gérant d’une enseigne située à Wavre, 30% de ses clients. Principalement des personnes souffrant de fibromyalgie ou de douleurs chroniques. Les autres acheteurs étant pour la plupart des amateurs de cannabis illégal désireux de freiner leur consommation. Ce qui est donc aussi un usage “thérapeutique”. Sans compter que si ce CBD est commercialisé à 14 ou 15 euros le gramme, il sera alors quasiment deux fois plus cher que le cannabis clandestin. “Je prédis la faillite de 80% des magasins spécialisés”, enchérit Mario Calandra, gérant de deux CBD shops dans le Brabant wallon. “En Suisse, par exemple, il y avait 400 enseignes. Après taxation, il n’en restait plus que 60. Nous, on a la chance d’être déjà bien implanté et donc de bénéficier d’une bonne marge de négociation avec nos fournisseurs. On a d’ailleurs déjà convenu avec eux de se partager les accises. Mais la rentabilité va être très très faible. Avec ce modèle, on achètera ce cannabis en sachet de 2 grammes à 17 euros pour le revendre à 20 euros. Après avoir payé notre part des taxes, il nous restera 1,5 euro de bénéfice…

D’après nos infos, si le cannabis CBD sera taxé comme le tabac, à 31.5% donc, il se pourrait bien qu’une nouvelle catégorie de produits à fumer, moins taxée, voit le jour. À l’image de ce qui se fait pour les “blunt” (ces feuilles de cigares utilisées par les fumeurs de joints à la place du papier à rouler). C’est évidemment le souhait de tous ces commerçants

Mets de l’huile?

Et qu’en est-il de l’huile de CBD ? Moins chère et beaucoup plus efficace que les fleurs de cannabis, elle est naturellement le mode de consommation le plus utilisé à des fins thérapeutiques. Non considérée comme un “autre produit du tabac”, l’huile ne sera pas soumise aux accises. Fausse bonne nouvelle puisqu’elle est totalement interdite en Belgique. Une interdiction qui pourrait être levée si elle était considérée comme une denrée alimentaire. Mais pour l’instant, les autorités européennes classent le CBD comme un “nouvel aliment” et ne l’ont pas autorisé. Une autre voie légale serait de considérer le cannabis light comme un médicament. À condition, bien sûr, qu’il fasse l’objet d’une autorisation de mise sur le marché délivrée par l’Agence fédérale des médicaments. À ce jour, seul le spray Sativex contenant du CBD est autorisé à la vente. Au prix prohibitif de 466 euros (!) les 30 ml. Seuls les patients atteints de sclérose en plaque pouvant se le faire rembourser. Ceci dit, ce nouveau marché aiguise d’autant les appétits que les labos pharmaceutiques pourront commercialiser des médicaments au CBD sans s’acquitter d’accises. On apprend d’ailleurs que Perrigo (le groupe américano-irlandais détenu en partie par Marc Coucke) a décidé de se lancer lui-aussi dans le business du cannabis thérapeutique. “On ne peut donc plus vendre aucun produit cosmétique ou alimentaire au CBD en Belgique. Et les fleurs sont très lourdement taxées, conclut la FeCaB. Cela va évidemment profiter aux sites web étrangers, qui le commercialisent sans payer de taxes, et au marché noir.” Ce qui se confirme déjà aujourd’hui. Qu’il s’agisse de sites de e-commerce (voir encadré) ou des enseignes physiques, cette interdiction est loin d’être respectée. Les premiers se gardant bien de mentionner “CBD” sur les étiquettes de leurs produits tandis que les seconds vendent régulièrement de l’huile sous le comptoir.

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