France Télécom: "Le harcèlement est à l’entreprise ce que l’inceste est à la famille"

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Le procès des anciens dirigeants de France Télécom fait resurgir les démons du harcèlement au travail. Les Belges s’en disent de plus en plus victimes et pourtant, il est encore trop régulièrement passé sous silence.

Ce lundi s’ouvre le procès des ex-dirigeants de France Télécom devant le tribunal correctionnel de Paris. Ils doivent répondre de la vague de suicides qu’a connue l’entreprise entre 2007 et 2010. 35 salariés s’étaient donné la mort, broyés par la pression mise par leur hiérarchie et la précarité entourant leur avenir. Devenus le symbole de la souffrance au travail, leurs actes avaient provoqué l’effroi d’une opinion publique découvrant le cynisme de Didier Lombard, ancien PDG parlant d’une "mode du suicide", en même temps qu’un phénomène aussi inquiétant qu’insidieux.

Un procès qui aura un retentissement chez nous également. Une enquête du service RH Securex révélait en début d’année que le sentiment d’être victime de comportements abusifs au travail augmentait chez les travailleurs belges. Sortie peu après l’émergence du mouvement #Metoo, qui a probablement modifié la perception de ces comportements, l’étude faisait état d’une augmentation de 28% de cas de harcèlements sexuels, mais également de 14% de cas de harcèlements moraux. Un Belge sur trois a ainsi déclaré s’être senti la cible de l’une forme ou l’autre de harcèlement. "Avec une pointe de second degré, je dirais que le harcèlement au travail n’existe pas car aucune entreprise ne reconnaitra que cela se passe dans ses bureaux, commence Bruno-Henri Vincent, avocat spécialisé dans le droit du travail et médiateur social. Il est nié, refoulé. Pourtant il est bien là et est en croissance constante."

Selon lui, les victimes ont encore trop peur de se voir stigmatisées alors que s’il est bien caché, le harcèlement professionnel semble ancré dans le monde de l’entreprise. "On dénombre un pervers narcissique pour cent individus. Donc, statistiquement, dans une boite de 400 personnes, on en trouve quatre. Et ils ont tendance à monter l’ascenseur social, ce qui veut dire qu’ils ont un avantage hiérarchique sur vous. De plus, souvent le groupe se resserre autour de lui, ce qui renforce le sentiment d’isolement pour la victime." Dans l'environnement professionnel, le mot "harcèlement" est banni du vocabulaire. Pour l’avocat, les entreprises préfèrent payer les victimes pour qu’elles acceptent de tempérer leurs accusations. "Ou payer des gens pour qu’ils disent que cela y ressemble mais que ça n’en est pas. Même les juges ne reconnaissent le harcèlement qu’en ultime recours. Le harcèlement est à l’entreprise ce que l’inceste est à la famille." L’avocat raconte qu’il a récemment dû pousser l’une de ses clientes à insister sur l’aspect sexuel du harcèlement qu’elle subissait pour qu’il soit pris au sérieux. "Elle était venue me voir pour un cas de harcèlement moral, totalement négligé sur son lieu de travail. Une fois indiqué que l’auteur avait plusieurs fois posé ses mains sur elle, il a été envoyé dans un autre service... Nous n’avons rien inventé mais elle ne l’a relevé qu’après que je lui demande s’il l’avait touchée. C’est un peu cynique mais il faut avancer."

Dégoûter les employés

A l’époque, les suicides de France Télécom ont posé la question de la pression qui rongeait certains pouvoirs publics français. Le harcèlement est-il pour autant destiné aux seuls fonctionnaires ? "Cela existe également dans le privé, mais les meilleurs éléments seront davantage valorisés et promus. Dans la fonction publique, et notamment dans l’enseignement, certains profils, ceux qui ont une autre mentalité, déplaisent mais ils sont condamnés à rester au même endroit. Ensuite, le harcèlement se note particulièrement dans les métiers où règne une sécurité d’emploi. Il est plus difficile de virer." D’où la propension à pousser les employés à bout. "Je suis persuadé qu’il existe des mécanismes pour dégoûter les travailleurs. Chez nous, après quatre semaines d’incapacité, un employé est à charge de la Sécu. Cela coute moins cher pour les boites..."

Dix ans après le scandale de France Telecom, la France reconnait que rien n’a changé. Et en Belgique, la prévention n’a guère évolué. La première chose à faire serait de reconnaitre le mal-être qui gangrène de nombreux lieux de travail et d’accepter de lever le tabou qui entoure actuellement le harcèlement professionnel. "Ce serait rendre un service aux entreprises que d’identifier les harceleurs. Le silence qui entoure le harcèlement au travail actuellement est terrible." On attend de voir l’impact du jugement attendu d’ici quelques semaines à Paris aura sur la libération de la parole et l’endiguement d’un phénomène aussi négligé que destructeur.

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