Rencontre

Gilles Vervisch : "Ça m’agace ce discours de 'quand on veut, on peut'"

"Peut-on réussir sans effort ni aucun talent ?" Dans son essai, le philosophe Gilles Vervisch dénonce la méritocratie et remet en question la réussite. Pour être heureux il faudrait gagner beaucoup d’argent et avoir son entreprise. Vraiment ?

Comment ai-je pu croire au Père Noël ?, Star Wars, la philo contre-attaque, les titres des livres de Gilles Vervisch sont loin des longues tirades existentielles poussiéreuses abordées généralement en philosophie. "J’essaye d’imaginer des titres de livre qui font comprendre que la philo n’est pas quelque chose de déconnecté de la réalité. Au contraire, ça parle du quotidien." Gilles Vervisch pratique la pop philo. Pop comme pop culture. Pop comme populaire. "On essaye d’écrire de manière ludique et accessible à tous. Pendant longtemps on pensait que la philosophie devait aborder de grandes références classiques." Du coup, Gilles Vervisch a décidé de trouver d’autres portes d’entrée : Game of Thrones, Cendrillon, la Coupe du monde, les chansons de variété, etc. Expliquer l’impératif de Kant en prenant l’exemple de Jon Snow qui hésite à quitter la garde de nuit, forcément, c’est plus parlant. En sortant de cet essai, le lecteur sort en ayant tout compris (ce qui n'est déjà pas mal en philosophie) et avec la volonté de prendre du recul et de se remettre en question. 

Pourquoi choisir d’écrire un livre sur des concepts aussi vastes que le 'mérite' et la 'réussite'?

Gilles Vervisch : "C’est un sujet qui me tenait à cœur. C’est le premier livre que j’écris parce que les discours que je lis et entends partout m’agacent. « Quand on veut, on peut », « la philosophie du bonheur et de la réussite », « les habitudes des gens qui réussissent » : cette idéologie dominante m’énervait. Réussir ça ne veut rien dire, c’est tellement pluriel.

Il y a toujours cette idée que la réussite n’a qu’un seul modèle. Comme quand Emmanuel Macron dans son discours dit que ‘dans la vie il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien’. Comme si lui savait ce que c’était la réussite ! Quand il parle des gens qui ne sont rien, il parle des personnes dont l’objectif n’est pas de créer leur entreprise. L’idée que certaines vies valent plus que d’autres, ça ne va pas. Il faut être un peu plus généreux que ça."

Dans votre livre, vous démontrer que les clichés de ce que devrait être la réussite se trouvent partout : dans les films, les discours politiques, les chansons, etc. Comment fait-on pour s’en détacher?

G.V. : "Il n’y a pas que les slogans publicitaires qui nous fixent des idées dans la tête. La meilleure manière de s’en détacher est de prendre un peu de distance. Descartes se rendait aussi compte que la plupart des choses qu’il pensait étaient des idées reçues et partagées par tout le monde. Il ne faut pas tout prendre comme argent comptant. C’est évidemment encore pire avec internet aujourd’hui qui véhiculent tellement d’idées et d’images. Et puis c’est une question d’éducation aussi. On peut apprendre l’esprit critique aux élèves."

Est-ce que c’est angoissant d’être philosophe et de tout remettre en question constamment?

G.V. : "Non. Je suis philosophe parce que je suis angoissé, pas l’inverse. C’est la conséquence plutôt que la cause. Quand j’écris un livre, je ne demande pas qu’on soit d’accord, mais quand quelqu’un lit mon livre et se dit ‘ah oui tiens je n’avais pas vu les choses comme ça’ et commence à se poser des questions, alors je suis content.

Et puis on se rend compte de beaucoup de choses quand on écrit. Par exemple, avant de commencer ce livre je distinguais beaucoup Nicolas Sarkozy d’Emmanuel Macron qui était plutôt de gauche pour moi. Mais à force de travailler et d’écrire, je me suis rendu compte que ce n'était pas tout à fait le cas. C’est ça qui est génial : le lecteur change de point de vue, mais moi aussi."

©Belga Images

Dans votre livre, certaines personnalités (Léa Seydoux, Laurent Wauquiez, Emmanuel Macron) en prennent pour leur grade. C’était important de mettre des noms sur des exemples ?

G.V. : "En quelque sorte. Ce que je déteste avec Laurent Wauquiez par exemple, c’est qu’il veut faire de la morale et de la politique avec cette illusion du mérite. Léa Seydoux, elle ne fait pas de politique. Si elle est convaincue qu’elle ne doit sa carrière qu'à elle-même et qu'elle s'est faite toute seule, on s’en fiche. Mais Wauquiez il veut en faire des lois. Il veut faire croire aux chômeurs que s’ils veulent toucher leur argent, ils doivent faire des travaux d’intérêt général.

C’est la seule attaque personnelle que je fais vraiment dans cet essai. (ndlr : dans son livre, il le traite « d’assisté qui n’a fait que gagner un concours de circonstances ») Je suis violent parce que je réponds à la violence qu’il utilise pour parler des gens qui vivent dans la misère. Quand on aura compris que les gens qui vivent dans une situation de privilégié ce n’est pas que grâce à eux et que ceux qui sont dans la misère ce n’est pas qu’à cause d’eux, on sera un peu plus solidaires les uns avec les autres."

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