Décryptage

Y a-t-il une "Ligue du LOL" en Belgique ?

La "Ligue du LOL" fait la une des médias francophones depuis plusieurs jours. Mais le monde médiatique parisien est loin d’être le seul à être gangrené par la misogynie. Coucou la Belgique.

Les révélations sur "La Ligue du LOL", ses membres et leurs méfaits ont engendré un véritable tollé sur les réseaux sociaux. Au point que plusieurs figures importantes du journalisme français ont aujourd’hui été écartées de leurs médias respectifs. Accusés d’avoir harcelé en groupe sur Twitter des femmes, des homosexuels et des personnes de couleurs pendant de nombreuses années, les (ex)membres de cette meute principalement masculine se confondent aujourd’hui en excuses sur le réseau social leur ayant servi de terrain de chasse une dizaine d’années auparavant. Plusieurs hommes ont ainsi avoué avoir fait partie de cette fameuse "ligue". C’est le cas, entre autres, du journaliste Vincent Glad (qui en serait le fondateur), de son confrère chez Libération Alexandre Hervaud, d’Olivier Tesquet (Telerama), Guilhem Malissen (Nouvelles Écoutes), Sylvain Paley (Studio 404), Stephen des Aulnois (rédacteur en chef du Tag Parfait), David Doucet (rédacteur en chef des Inrocks) et Christophe Carron (rédacteur en chef de Slate).

Un "raid" de cyberharcèlement

Si l’affaire en question concerne la France, il serait naïf de cantonner ces comportements sexistes, racistes et homophobes au milieu médiatique parisien. "Ce n’est pas un problème d’Internet ou du monde médiatique. Cela va beaucoup plus loin que ça", alerte justement Myriam Leroy. "Cette affaire montre qu’avoir des comportements malveillants envers les femmes ou les homos n’a pas encore de coût social. C’est suffisamment toléré pour que ces gens le fassent sous leurs noms et mettent les rieurs de leurs côtés". La chroniqueuse sait de quoi elle parle. En 2013, elle est victime d’un "raid" de cyberharcèlement de grande ampleur suite à une chronique sur Dieudonné diffusée sur les ondes de Canal +. Des milliers d’internautes l’insultent, la harcèlent ou la menacent de viol ou de méfaits sexuels. "C’était des supporters de Dieudonné, mais aussi des personnes qui ne savaient même pas de quoi il s’agissait, qui attendaient juste un prétexte pour taper sur quelqu'un. La plupart des gens qui me menaçaient de mort ou de viol n’avait même pas entendu cette chronique et ne savaient pas ce qu’il y avait dedans."

Pendant plusieurs semaines, le domicile de la jeune femme est sous protection policière. Et quand elle se rend à Paris pour y exercer son métier, un agent de sécurité l’escorte depuis la sortie du train jusqu’à son lieu de travail. Des conséquences réelles qui font un pied de nez à tous ceux qui argumentent qu’Internet, "ce n’est pas la vraie vie". L’impact psychologique du cyberharcèlement n’est pas non plus négligeable. D’après une enquête menée par la Fédération Internationale des Journalistes, 63% des femmes journalistes ayant été victimes de cyberharcèlement disent que ces attaques ont eu des effets psychologiques, comme l’anxiété, la peur ou le stress.

Dans notre milieu médiatique belge, il existe des hommes qui sont les caïds de la cour de récré, qui terrorisent les femmes et que personne ne dénoncera ou ne sévira jamais.

Au-delà des insultes et menaces dont elle a été victime, Myriam Leroy regrette le manque de considération des médias au moment des faits. "Il y a cinq ans, tout le monde s’en foutait. Pourtant, la presse en a parlé, mais plutôt sous l’angle 'people', 'buzz'. Jamais il n’a été mention de la dimension misogyne".

Critiques et licenciements

La situation est différente aujourd’hui. L’affaire de "La ligue du LOL" a été hautement relayée par les médias francophones, pointant le caractère sexiste, homophobe et raciste des milliers de tweets incriminés. "La Ligue du LOL donne la nausée", titre Le Temps. France Culture décrypte les mécanismes des groupes toxiques avec un psychologue. L’Obs donne la parole à l’association française Prenons La Une qui lutte "pour une juste représentation des femmes dans les médias et l'égalité professionnelle dans les rédactions", tandis que Numerama livre l’un des articles les plus complets sur l’affaire. Plusieurs journalistes ont aussi été écartés par leurs employeurs, comme Vincent Glad, Alexandre Hervaud, Guilhem Malissen et Guillaume Ledit (Usbek & Rica).

Les réactions en chaîne qui ont suivi les premières révélations ont surpris la journaliste indépendante Florence Hainaut, habituée à voir ce type d’insultes défiler sans que personne ne réagisse. "Tout ça se passe au vu et au su de tout le monde depuis des années et la souffrance des victimes est totalement minimisée. Cela m’a donc étonné qu’il y ait une telle attention et une telle reconnaissance de l’ignominie des faits et de la souffrance des victimes". D’après elle, il n’y aurait pas à proprement parler de "Ligue du LOL" belge concernant le milieu du journalisme. Néanmoins, elle précise que "les insultes faites aux femmes journalistes existent depuis des années chez nous et selon la même mécanique : quand on insulte/agresse/harcèle des femmes journalistes, le but est qu’elles se taisent".

Sexisme et journalisme

D’après la FIJ, deux tiers des femmes journalistes sont victimes de harcèlement en ligne. Pour 66% d’entre elles, il s’agit d’attaques sexistes. Le milieu du journalisme en Belgique francophone ne serait pas concerné par une "Ligue du LOL", mais bien par des "individus isolés" qui "sont des harceleurs depuis des années", confirme Florence Hainaut, appuyée par sa consœur Myriam Leroy : "Dans notre milieu médiatique belge, il existe des hommes qui sont les caïds de la cour de récré, qui terrorisent les femmes et que personne ne dénoncera ou ne sévira jamais, car les rédactions en chef sont dominées par des hommes qui s’en foutent".

Le rapport de la FIJ conclut qu’une grande majorité des cyberattaques à l’encontre de femmes journalistes restent impunies. "Seulement la moitié des victimes de cyberharcèlement ont signalé ces attaques à la direction de leur média, à leur syndicat ou à la police, et dans deux cas sur trois, il n’a été donné aucune suite". L’une des conséquences du cyberharcèlement serait alors l’autocensure : 38% de femmes journalistes victimes de harcèlement en ligne admettent aujourd’hui s’autocensurer. "C’est non seulement un sérieux problème pour les victimes, mais c’en est un pour la société toute entière : le droit fondamental qu’est la liberté d’information est menacé quand les journalistes s’autocensurent", conclut la FIJ.

Information étonnante, notre pays serait par contre bien concerné par une forme de "Ligue du LOL" concernant la sphère politique. C’est ce que nous révèlent les deux journalistes belges. "Il s’agit d’un petit groupe dont les motivations sont politiques et qui s’emploie à harceler/insulter des gens qui sont vus comme des adversaires politiques, principalement des femmes, via des comptes Twitter anonymes", explique Florence Hainaut. "Ils se coordonnent pour pourrir des femmes qui ont des prises de positions, des femmes qui les dérangent", relate de son côté Myriam Leroy. Les deux femmes ont préféré ne citer aucun nom, de peur de représailles. Preuve que malgré la prise de conscience récente sur le harcèlement subit en ligne par de nombreuses femmes, le combat est loin d’être fini.

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