Loi dépassée, plaisir de tuer,... la chasse remise en question par les Wallons

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L’intérêt pour la cause animale s'inscrit doucement parmi les enjeux de notre époque. L’occasion pour les associations de protection de la nature de mettre la question de la chasse sur le tapis.

La défiance envers le puissant lobby de la chasse se lit dans le regard de Jean-François Buslain. Le directeur de la Ligue Royale belge pour la protection des oiseaux (LRBPO) sent qu’il tient là une enquête sur laquelle s’appuyer pour interpeller le monde politique et sensibiliser le grand public. À la présentation des résultats du sondage menée par le bureau d’étude LISTEN, sa voix trahit une réelle satisfaction de voir trois Belges francophones sur quatre déclarer être opposés à la pratique de la chasse. On apprend ensuite que 78% des sondés considèrent l’animal comme un être sensible et qu’un francophone sur deux voit la chasse comme une pratique cruelle.

La Ligue ne cache pas son objectif de faire modifier la loi qui entoure la chasse et qui date de... 1882. À l’époque, biodiversité et équilibre des milieux naturels étaient autant à l’ordre du jour que la conquête spatiale ou la saison huit de Game of Thrones. "La LRBPO demande que cette loi soit revue en profondeur pour tenir compte à la fois de la dégradation actuelle de l’environnement et de la biodiversité, mais aussi de l’évolution des mentalités par rapport à la maltraitance des animaux sensibles", insiste Jean-François Buslain. Car effectivement, pour les francophones il est temps de remettre la chasse, compétence régionalisée, dans son époque. 77% des sondés souhaiteraient même une interdiction de chasse les dimanches et jours fériés. L’occasion de rappeler que la chasse tue. Et pas que des animaux. Plusieurs drames survenus en France ces derniers mois, dont la mort d’un cycliste abattu par un chasseur en octobre, ont ravivé le sentiment d’insécurité qui guette les joggeurs et randonneurs en période de chasse.

40.000 tonnes de plomb...

L’enquête révèle aussi la méconnaissance du grand public autour de la pratique et ses conséquences. Ainsi, dans un premier temps, la pollution engendrée par la chasse ne vient pas spontanément à l’esprit des répondants. Mais une fois le problème du saturnisme exposé, la donne change. 65% des sondés s’inquiètent de cette intoxication par le plomb qui constitue un enjeu négligé de la chasse. Chaque année, ce sont 40.000 tonnes de plomb qui quittent les fusils européens et restent dans les corps meurtris d’animaux abattus ou agonisant, quand ils ne stagnent pas sur les sols et polluent les terres. Selon la Ligue, plus de deux millions d’oiseaux meurent annuellement de l’ingestion du plomb. La LRBPO rappelle en outre que le peuple du ciel a perdu 60% de sa population en trente ans. Et pourtant, la Sarcelle d’hiver, la Bécasse des bois et la Perdrix grise, toutes trois en fort déclin, sont encore régulièrement prises pour cible.

La légalité de certaines pratiques est également à repréciser. Huit sondés sur dix pensent par exemple la chasse d’espèces rares interdite, alors qu’elle est en réalité toujours autorisée, tout comme les pièges utilisés pour capturer ou tuer les prédateurs naturels du gibier, à l'image des renards, vus comme des concurrents par les chasseurs. "Je pense que le chasseur jouit toujours d’un certain statut, explique Emmanuel Verhegghen, administrateur à la LRBPO. À l’origine, il protégeait les villages de certains animaux, comme le loup, ou il allait chasser pour ramener de quoi manger. Aujourd’hui, nous ne sommes plus du tout là-dedans. On est face à une chasse de loisir, voire une chasse d’affaires."

La chasse est un sujet clivant, pourvoyeuse de débats passionnés. D’abord indispensable pour se nourrir, elle est devenue utile quand elle a commencé à réguler la surpopulation animale qui gagnaient les zones rurales. Mais aujourd’hui, la vision de la chasse comme hobby ou table ronde pour hommes d’affaires transpire un cynisme qu’il est difficile de défendre. "Ils se cachent régulièrement derrière leur mission de régulation. Mais c’est une imposture. C’est un loisir basé sur le plaisir de tuer."

Nés pour être abattus

La crise de la peste porcine a mis au jour la surdensité de sangliers dans nos forêts, dont la présence a quadruplé en trente ans. Avec elle est apparue la possible importation de suidés dans le but de multiplier les cibles destinées aux riches chasseurs. Mais les risques sanitaires ont squatté l’actualité et la problématique du lâcher de gibier a été rapidement oublié. Pourtant, comme l’explique Emmanuel Verhegghen, administrateur de la LRBPO, les animaux d’élevages uniquement destinés à se faire abattre se comptent en centaines de milliers. "Ils sont lâchés quelques jours avant pour être chassés comme des proies. Quand des hommes d’affaires paient 1.000 ou 2.000 € pour une partie de chasse, ils s’attendent à pouvoir tirer quelques coups. Ce qui est aberrant, c’est que le Code wallon du bien-être animal les protège tant qu’ils sont sous le contrôle de l’Homme (en d’autres termes, domestiqués). Mais une fois relâchés dans la nature, il peut leur arriver n’importe quoi, personne n’a de compte à rendre."

Si les chiffres exacts sont extrêmement difficiles à dénicher selon la LRBPO, les chasseurs belges pourraient se vanter de plus de 500.000 cadavres annuels selon l’AFSCA. Emmanuel Verhegghen table plutôt sur 750.000, voire 1 million si l’on prend en compte les animaux laissés sur place et abandonnés dans les forêts. Les associations de protection de la faune et la flore déplorent un manque d’écoute du monde politique. Pire, elles dénoncent la complaisance du ministre Collin, en charge notamment de l'Agriculture, de la Nature et de la Forêt, habitué selon eux à murmurer à l’oreille des chasseurs. "En Wallonie, les chasseurs représentent moins de 0,3% de la population (soit 14 000 permis de chasse). Pourtant, ils y sont plus influents auprès des décideurs politiques à propos de la nature que les promeneurs, les naturalistes et les membres des associations de protection de l’environnement", s’agace Jean-François Buslain.

Le directeur de la Ligue ne le cache pas, il espère que l’étude fera son petit effet et que la question de la chasse de loisir trouvera sa place parmi les prochains débats sociétaux. Et conclut avec cette pointe de défiance retrouvée : "On attend une réaction des chasseurs maintenant."

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