"Nous sommes tous les gilets jaunes de la technologie"

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La digitalisation promet des merveilles et même la vie éternelle. Pourquoi en avoir peur ? Parce qu’elle est aux mains de quelques-uns qui prétendent faire le bonheur de tous.

Les nouvelles technologies ont leur revers, mais elles peuvent aussi faire rêver : des voitures sans chauffeur ou des jobs plus écologiques qu’on peut exercer partout et où l’on veut. Le philosophe de l’UCLouvain Mark Hunyadi, expert en éthique des biotechnologies, fait la part des choses.

La digitalisation est une tendance qui semble inéluctable, fascinante et effrayante... 

Mark Hunyadi - Elle est à double face. D’un côté, elle offre des outils très pratiques et plaisants. De l’autre, ces outils sont faits pour extraire des données sur tous les aspects de notre existence et nous classer en profils. C’est la première fois qu’on fabrique des outils qui ne sont pas faits pour l’usage pour lequel ils sont utilisés. C’est très nouveau et c’est ce qui fait que c’est piratable. Mais le plus inquiétant est que cela met notre société en pilotage automatique en enfermant chacun dans ce que j’appelle une bulle libidinale, de plaisir immédiat. 

Nous sommes enfermés dans des bulles de plaisir ?

On devient des êtres de plaisir et les applications jouent toutes là-dessus. On devient de moins en moins curieux. On ne s’intéresse plus qu’à soi. Le botaniste a une application extraordinaire de reconnaissance numérique des plantes, le diabétique contrôle son insuline et le joggeur mesure le moindre pas. Tout cela individualise le public, émousse son sens critique et détruit le sujet politique. La vie privée et la sécurité sont aujourd’hui moins importants que la satisfaction immédiate d’avoir des “like” sur ses photos. Or, c’est dangereux. 

Les nouvelles technologies permettent de gagner du temps, de l’efficacité. Vous n’êtes pas enthousiaste ? 

Oui et non. D’un côté, la somme d’intelligence condensée dans un téléphone portable est absolument fabuleuse. On ne s’en émerveille pas assez. Mais la technologie nous est imposée de manière unilatérale et par une logique de marché. Je reproche à la technique son hégémonie, pas son innovation. Les entreprises du numérique dictent leur loi. Il y a les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple...) mais aussi la Nasa ou les Chinois. Toutes participent de la même logique avec une puissance de frappe extraordinaire et nous imposent des avancées technologiques qui affectent et déterminent de plus en plus notre vie sociale, et nous ne prenons pas le temps d’y réfléchir. Quel sens et quelle orientation voulons-nous donner à tout ça ? Le problème, c’est la manière dont la technique étend son emprise et nous affecte jusque dans notre intimité ou dans la gestion de l’État ou des guerres. Je suis technophile mais préoccupé. Les transhumanistes qui ont pour projet l’augmentation de l’humain nous imposent leur projet et nous disent que si on est technophobe, on est un vieux con. Je suis contre le rapport à la technique que les transhumanistes veulent nous imposer. 

Qui sont ces transhumanistes ? 

Des gens qui pensent que grâce aux technologies nano, micro, bio, on va pouvoir se régénérer et atteindre l’immortalité. Ils nous bassinent avec les capacités physiologiques du cerveau, de la mémoire... Bref, du vivant. Or, qui sont-ils ? Des entrepreneurs du numérique, des industriels, des ingénieurs des matériaux. Rien à voir avec les sciences du vivant. Le pape du transhumanisme est l’ingénieur en chef de Google, un physicien des matériaux et un informaticien. Tous ces gens vendent un rêve qui touche au plus profond du vivant, mais en réalité, ils ne savent pas de quoi ils parlent. Ce sont des commerçants. Leur problème n’est pas notre bien-être mais leur part de marché. 

Ce qu’ils vendent repose sur des réalités. Les algorithmes nous dirigent de plus en plus... 

Oui, mais ils vendent l’idée que la technique va résoudre tous nos problèmes. Du réchauffement climatique au vieillissement en passant par le stress des enfants. Il y a une tendance dans notre société à croire qu’une solution technique existe à tous les coups. C’est une manière de ne pas traiter des questions elles-mêmes et de ne pas se demander si c’est bien de technologiser l’ensemble de l’humanité. Un de leurs grands arguments, c’est la liberté de l’individu. On connaissait la liberté d’expression, la liberté de penser… Ils ajoutent la liberté de s’augmenter comme une conquête extraordinaire.

Nous sommes dépossédés de ces évolutions qui nous influencent, affectent tous les aspects de notre vie et qui s’imposent sans que nous ayons aucune emprise. 

Pourquoi est-ce fallacieux ?

La liberté de s’augmenter par des technologies ne pourra se faire que si l’intégralité de la société est organisée autour de ce projet-là. Cela ne pourra en réalité se faire que dans un contexte qu’ils auront déjà technologisé. Ce n’est donc pas une liberté comme une autre. La liberté de conscience s’exerce sans qu’on ait eu besoin de transformer préalablement le monde. En outre, pour faire croire que c’est inéluctable, ils mettent tous leurs discours au futur, ce qui est une manière d’intimider et de soustraire les questions au débat public. Ils nous dépossèdent. Les gilets jaunes sont à leur manière un symptôme de ce sentiment de dépossession. 

Que viennent faire les gilets jaunes là-dedans ?

Les gilets jaunes sont dans le système. Ils travaillent. Ils consomment. Mais ils ont l’impression que le système ne les reconnaît pas et s’impose à eux. Or, ils voudraient consommer un peu plus, offrir des cadeaux à leurs enfants. Nous sommes tous aujourd’hui les gilets jaunes de la technique. Nous sommes dépossédés de ces évolutions qui nous influencent, affectent tous les aspects de notre vie et qui s’imposent sans que nous ayons aucune emprise. 

On est foutus, on googlise trop ? 

Non. Ce sont les prophètes du numérique qui surenchérissent là-dessus et qui nous vendent aux géants de la technologie. Mais nous pouvons nous organiser en commun. Sauf que cela doit passer par une institution. Parce que seuls on ne peut rien faire.

Le Temps du Posthumanisme. Un diagnostic d'époque, Mark Hunyadi, Les Belles Lettres.

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