La Salsa: Hot & Sexy

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La misère serait moins pénible au soleil. Les musiques sucrées sont aussi une belle consolation. La preuve cette semaine par la salsa, cher bagage des exilés cubains.

Ry Cooder n'aura pas ménagé ses efforts pour ne rien faire comme les autres. Guitariste émérite, il a jammé avec un maître indien et un bluesman malien, ressuscité la musique hawaïenne et les chansons mexicaines de son vieux Los Angeles. Il aura même fait tourner des tuyaux d'aspirateurs pour les incorporer à sa somptueuse B.O. de Paris-Texas. Mais, au bout du compte, on lui sera surtout redevable de nous avoir rafistolé le Buena Vista Social Club (Compay Segundo, Ruben Gonzalez, Ibrahim Ferrer, vénérables vieillards désormais trépassés) et donc toute la richesse d'une musique cubaine dissimulée sous le tapis du régime castriste. Or c'est de la musique cubaine, et surtout du "son", son ancêtre le plus direct, qu'est née la salsa.

"Salsa, c'est le mambo, le cha-cha-cha, la rumba, le son... tous les rythmes cubains sous un seul nom" a résumé Celia Cruz, la reine du genre, une espèce de James Brown, danseuse et chanteuse prodigieuse jusqu'à sa mort à 78 ans en 2003, vénérée, exubérante, incomparable, insupportable, insurpassable. Fuyant la révolution en 59, elle vint touiller à New York cette sauce (salsa) épicée (rythmes accélérés) et épaisse (gonflée d'autres exils, la touche hispanique de Porto Rico, le piment africain de la République dominicaine/Haïti). Elle le fit en compagnie de Willie Colon, tromboniste et producteur génial, animateur du label Fania de Johnny Machado, l'équivalent de Motown pour la soul music et, souvent, en collaboration avec le roi du mambo: Tito Puente. D'un côté donc, les cuivres et le swing exotique des big bands déjà bien implanté à Harlem (Pérez Prado), de l'autre, la source cubaine encore vive où la santeria, religion afro-catholique, dicte la transe et l'improvisation des interprètes. Même en couple, hier comme aujourd'hui, la danse est elle aussi, autour de pas fondamentaux, une variation inspirée.

Comme un violent boomerang, cette salsa primitive repart d'où elle vient. Bientôt toute l’Amérique latine lui appartient, les Caraïbes et Miami, et même l'Afrique centrale qui en nourrit sa rumba. Venezuela (Oscar D'Leon), Porto Rico (Ray Barretto), Colombie (Joe Arroyo), chaque territoire y incorpore ses instruments, ses rythmes et ses héros traditionnels. Les années 70 sont déjà là, les exilés se sont installés, la salsa moderne est prête à avaler rock, pop, synthés et instruments électriques. Autrefois limitées aux romances, aux scènes de la vie quotidienne et aux prudents doubles sens, les paroles deviennent explicites (la "sauce" est aussi une allusion sexuelle). La salsa n'est plus du troc entre déshérités, c'est l'affaire de l'industrie du disque, avec ses hits mondiaux (Miami Sound Machine), ses dérives édulcorées (Mike Anthony, Jennifer Lopez), ses crossover (Gloria Estefan) et aussi ses grands artistes (Eddie Palmieri, Ruben Blades). Blades, le Bruce Springteen latino, l'ami de Robert Redford, faillit bien devenir président du Panama en 1994. Pas mal. Mais Cruz riait avec Chango, dieu du tonnerre, du feu et de la guerre et pleurait dans les bras de Yemaya, déesse de la mer et de l'amour maternel.

3 indispensables

"Fania Records 1964-1980: The Original Sound Of Latin New York" (2 CD)

Celia Cruz: "The Absolute Collection" (2 CD)

Ruben Blades: "Buscando America"

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