Interview

"Claim The Climate" : le temps de l’action

Des dizaines de milliers de personnes sont attendues à Bruxelles ce dimanche pour la plus grande manifestation pour le climat jamais vue en Belgique. Voici pourquoi il faut embrayer le pas.

Trois ans après la signature de l’accord de Paris sur le climat, les promesses ambitieuses visant à maintenir le réchauffement climatique sous la barre critique des 1,5° attendent encore d’être mises en œuvre. En Belgique, les émissions de CO2 ont même augmenté ces dernières années… Pourquoi donc nos dirigeants n'agissent-ils pas ? Les citoyens n’ont plus le temps d’attendre des réponses. Ils veulent des actions.

Dimanche, des dizaines de milliers de personnes manifesteront à l’appel de Claim The Climate pour l’ouverture de la conférence climatique internationale COP 24 à Katowice (Pologne). Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition Climat à l’origine du mouvement (en collaboration avec le collectif Climate Express), explique pourquoi le 2 décembre marque une date-clé pour l’avenir de la planète. Un futur qui nous concerne tous.

Sur Facebook, 80 000 Belges se disent intéressés de venir manifester pour le climat. Combien de monde espérez-vous voir défiler dans les rues de Bruxelles ce dimanche ?

Nicolas Van Nuffel : "Le défi qu’on s’est lancé avec Claim The Climate, c’est de créer la plus grande mobilisation climatique jamais vue en Belgique. Le précédent record date de 2009, nous avions réuni 15.000 personnes pour la COP 15 de Copenhague. Dimanche, à moins d’une météo catastrophique (ce serait un comble), on peut sérieusement espérer rassembler plus de 25.000 personnes. Il y a 10 ans, si quelqu’un nous avait dit qu’autant de monde répondrait à l’appel, on lui aurait dit d’arrêter de rêver ! On ressent un réel engouement pour l’écologie aujourd’hui, les gens n’attendent plus qu’on aille les chercher. Regardez donc la vidéo "Je peux pas, j’ai climat ". Ces personnalités se sont mobilisées d’elles-mêmes, elles ont une réelle conscience de l’enjeu et encouragent les citoyens à se bouger." 

Peut-on dire que l’écologie est (enfin) devenue un sujet « sexy » ?

N. VN. : "À l’évidence, c’est devenu un enjeu citoyen majeur. La grande différence par rapport à 2009, c’est que les citoyens vont manifester avec beaucoup plus d’enthousiasme qu’auparavant. À l’époque, ils avaient déjà conscience de la catastrophe écologique qui s’annonçait, mais on ressentait une forme de fatalisme. Ils se tournaient vers les politiques en disant : "Eh, les amis, il va falloir résoudre le problème là…" Avec la nouvelle génération qui arrive à maturité, les choses ont évolué. Les jeunes adultes ont une conscience profonde de l’enjeu et on ressent un réel engouement à vouloir "y aller". Cette génération a grandi avec la menace du réchauffement climatique. Dans son dernier rapport remis en octobre dernier, le GIEC a démontré qu’il existe pourtant encore un chemin. Il est étroit, mais on sent que les citoyens veulent vraiment s’y engouffrer. Ça, c’est un changement majeur. Les citoyens font plus attention à leur empreinte écologique, ils n’attendent plus les responsables politiques pour savoir comment agir. Ce sont eux qui adressent un message aux élus : "On veut bien faire notre part du travail, à condition que vous fassiez de même." À Charles Michel et ses ministres de prendre les décisions qui s’imposent pour passer à l’étape suivante. Sans actions politiques, ce ne sera pas possible."

"Le chemin pour s'en sortir est étroit, mais on sent que les citoyens veulent vraiment s’y engouffrer"

Il y a trois ans, dans la foulée de la COP 21, l’écologie baignait dans un état euphorique jamais vu avec la signature de l’Accord de Paris. La gueule de bois s’est bien faite ressentir depuis…

N. VN. : "Il ne faut pas jeter l’Accord de Paris à la corbeille. La COP 21 était une étape utile et indispensable pour avancer dans le bon sens, même si totalement insuffisante. Le problème c’est que les gouvernements n’ont pas pris d’engagements concrets. Et ça, c’est tout l’enjeu de la COP 24 qui commence lundi 3 décembre en Pologne. Il faut y enclencher un processus de décisions pour que, au plus tard en 2020, on ait pris les dispositions qui s’imposent."

Vous n’avez pas le sentiment de procrastiner ? Comme si on repoussait à chaque fois la résolution des problèmes à l’année suivante… Que s’est-il passé aux COP 22 et 23 d’ailleurs ?

N. VN. : "Au cours des dernières COP, nos élus ont négocié un "mode d’emploi" pour la mise en œuvre des accords de Paris. Ce manuel doit aboutir à des actions concrètes à la COP 24. C’est encore une étape supplémentaire et indispensable. Lors de la COP 21, les États participants avaient pris des engagements sur la réduction des gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement climatique sous la barre des 1,5°. Là, on se dirige tout droit vers une augmentation de 3°, au minimum... Mais tout n’a pas été perdu pour autant. Nous avons obtenu deux choses en contrepartie. Premièrement, on a commandé un rapport au GIEC (publié au mois d’octobre, NDLR) et qui met en évidence que 1,5° c’est vraiment le plafond maximal que l’on doit respecter pour éviter la catastrophe. Deuxièmement, on a obtenu des politiques qu’ils revoient leurs ambitions en 2020 au plus tard. On a donc encore deux ans pour enclencher un processus qui va nous amener à réduire de plus de moitié nos émissions de gaz à effet de serre au cours de la prochaine décennie. Cet enjeu dépasse tous les clivages politiques. Que vous soyez, libéral, socialiste, humaniste, écologique, il n’existe qu’une priorité. Et je suis tout à fait d’accord, il faut arrêter de procrastiner !" 

"Rester sous la barre des 1,5° nécessitera des changements de société comme on n’en a jamais connu"

Quel regard portez-vous sur un mouvement comme les "gilets jaunes" qui, à la base (rappelons-le), proteste contre la hausse du prix du carburant ? Est-ce que ce n’est pas une démarche anti-écologique ?

N. VN. : "Je comprends la question, mais ce n’est pas la lecture que j’ai de ce mouvement. On voit de tout parmi les gilets jaunes. Moi j’observe surtout beaucoup de gens précarisés qui n’ont pas accès au confort et pour qui la hausse du prix du carburant est un réel enjeu… Ce que je veux dire à ces gens, c’est qu’on ne va pas uniquement manifester pour le climat le 2 décembre. On va manifester pour la justice climatique. Cet élément sera particulièrement visible dans la manifestation. On n’a plus le choix, il faut résoudre le problème du réchauffement climatique, mais ça ne doit pas se faire sur le dos des personnes plus précarisées. Il faut prendre le problème par deux bouts : revenir dans des limites de productivité respectueuse de notre planète et, en même temps, diminuer les inégalités sociales qui n’ont fait qu’augmenter depuis 30 ou 40 ans... Je pense toutefois que la hausse du prix du carburant est inéluctable parce qu’il est clair que ça fait partie du problème climatique. Mais si on augmente le prix du mazout sans donner aux gens les moyens de chauffer leurs maisons, on a alors un vrai problème de justice sociale. Cette thématique est aussi au cœur de notre manifestation."

Sous l’impulsion de Donald Trump, Les États-Unis se sont retirés de l’accord climatique, le Brésil vient d’élire un président résolument climato-septique, et la Chine poursuit son développement économique en polluant à tout va… On ne peut pas dire que ça incite à l’optimisme. Qu’est-ce qu’une marche citoyenne va changer à cela ?

N. VN. : "C’est vrai, je ne vais pas dire que tout est rose… ou vert, en l’occurrence. Dans toute période de crise, qu’elle soit économique, sociale et à présent climatique, il y a des affrontements. Il y a le camp de ceux qui veulent nous sortir de la crise par le haut et puis ceux qui profitent de la crise pour tenter d’en sortir par le bas. On ne peut pas nier qu’il existe aujourd’hui des mouvements climato-sceptiques, très souvent liés au populisme, au nationalisme et au repli sur soi. On voit actuellement s’affronter deux modèles de sociétés sur le sujet climatique... Et c’est bien pour ça qu’on veut être dans la rue le 2 décembre ! Pour crier plus fort que les tweets de Donald Trump, Jair Bolsonaro ou d’autres, pour crier qu’il existe un chemin. Ce n’est pas de l’idéalisme, le GIEC l’a démontré et le dit clairement : il est encore possible de rester sous la barre des 1,5°. Mais cela nécessitera des changements de société comme on n’en a jamais connu… Eh bien, allons-y !" 

Claim The Climate, départ de la manifestation dimanche 2 décembre à 13h depuis le Boulevard Albert II (gare de Bruxelles Nord).

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