Beautiful Boy : Smells Like Teen Spirit

Teaser

Drame de l’addiction porté par Steve Carell et Timothée Chalamet, le premier film américain de Felix Van Groeningen nous a subjugués. Rencontre.

Décidément les années 1990 ont le vent en poupe, au cinéma comme en littérature (voir le dernier Goncourt, Leurs enfants après eux). Symbole de l’époque, le groupe grunge Nirvana figure en bonne place dans la bande-originale ciselée de Beautiful Boy (d’après un titre de John Lennon) dont le pitch est plutôt hardcore. On y retrouve Steve Carell en père de Timothée Chalamet dans le rôle d’un ado accro au "crystal meth" (la méthamphétamine, une drogue de synthèse qui se sniffe, se fume ou s’injecte et fait des ravages aux États-Unis où elle se vend huit à dix fois moins cher qu’en Europe).

Co-écrit par Felix Van Groningen et Luke Davies (scénariste de Lion), le film est adapté des mémoires de David Sheff, journaliste américain qui a raconté le calvaire de son fils Nic dans un long reportage du New York Times (My addicted Son) suivi d’un livre publié en 2008 (Beautiful Boy : A Father’s journey through his son addiction, non traduit), puis du contrepoint écrit par Nic en 2009 (Grandir sous métamphétamine, non traduit).

En les croisant un instant au festival de Gand que le film clôturait, on a été frappé par la belle gravité de leur duo masculin et la force avec laquelle ils ont surmonté leurs épreuves, enchaînant depuis les conférences de prévention anti-drogue. C’est d’ailleurs en les rencontrant à la demande de Brad Pitt (qui produit le film avec sa société Plan B) que le réalisateur flamand a su qu’il pourrait "faire la différence" en s’emparant de ce drame qui s’annonce comme le meilleur démarrage des studios Amazon à sa sortie américaine.

Histoire vraie 

Le film suit donc la lente descente aux enfers de Nic adolescent qui vit à San Fransisco avec son père, brillant journaliste indépendant qui a refait sa vie (comme on dit) avec une autre femme et élève deux autres jeunes enfants, jusqu’à ce que David décide d’enquêter sur les abymes que traverse son fils. "Je veux savoir ce que ça lui fait", demande David à un médecin, essayant de comprendre ce qui a manqué à son si beau garçon aux dons multiples (Nic dévore les auteurs, de Bukowski à Scott Fitzgerald, notamment Les Heureux et les Damnés) pour en arriver à se prostituer pour une dose, à écumer sans résultat les centres de désintox ("la rechute fait partie du traitement", explique-t-on à David désemparé) et survivre in extremis aux overdoses.

Nic mettra des années à s’en sortir, esquintant au passage le noyau familial jusqu’à faire éclater le lien fusionnel avec son père, seule issue pour grandir vraiment. Révélé avec La Merditude des choses et Alabama Monroe (drame amoureux sur fond de Country qui concourait pour l’Oscar du meilleur film étranger en 2012), le cinéaste flamand Felix Van Groeningen s’est donc attelé à cette histoire vraie qui s’inscrit aux côtés de grands films sur l’addiction (de Trainspotting à Requiem for a dream), mais s’en détache ostensiblement, dans sa manière de refuser la fascination et la romantisation des scènes de drogue, en restant focalisé sur le point de vue de ce père (trop) aimant, jusqu'à en exclure la mère (touchante Amy Ryan, lookée comme Joan Didion).

"On connaît ces scènes de défonce au cinéma, je voulais voir comment le film pouvait fonctionner autrement. Par respect vis à vis de Nic et David, je voulais qu’on découvre ce que vit le fils à travers le regard du père, ça doit être effrayant de découvrir la dégradation quand tu ne l’as pas vue venir. Mais il fallait aussi montrer l’origine du manque. Je voulais de la simplicité sans être plat, et le film est le résultat de cette recherche", confie le cinéaste gantois de 41 ans qui vit désormais à Anvers après un an et demi passé à Los Angeles "pour le projet, pas avec l’intention d’y vivre".

Alchimie du casting

Armé d’une retenue émotionnelle inédite chez Groeningen, la beauté et la réussite du film tient dans la pudeur de son approche et la force de son casting. Dans cette déchirante relation père-fils, Steve Carrel brille en contre-emploi (qu’il assure depuis Foxcatcher alors que le grand public connaît plutôt sa face comique chez Judd Apatow) tandis que Timothée Chalamet (22 ans et nouveau hit-boy de l’Amérique depuis le drame homo Call me by your name) continue de bâtir sa filmo sélect.

"J’ai commencé par choisir Steve, c’est un acteur incroyable et j’adore sa personnalité dans la vie. Je voulais que le rôle reste proche de lui. On a ensuite cherché Nic. Il fallait que l’acteur ait un charme immédiat car David en parle beaucoup dans le livre. Et puis le personnage de Nic nous amène dans un voyage assez sombre, il fallait que le spectateur l’aime tout de suite. Timothée a ce charme, il est super doué et il n’a peur de rien. La relation s’est ensuite construite très vite entre eux", raconte Groeningen.

Pour autant Beautiful Boy est-il un film flamand tourné aux États-Unis ou un film américain ? "Difficile à dire, car c’est mon propre chemin qui a dicté le style. Les Américains le trouvent assez européen dans la mise en scène, en même temps je filme une famille américaine avec des acteurs américains mais un chef opérateur et un monteur flamands (en l'occurrence Ruben Impens et Nico Leunen, NDLR.). Je pense qu’il n’y a pas de barrière même si je ne suis pas prêt à tout pour tourner aux USA. Aujourd’hui je sais qu’on fait la différence si on tombe amoureux d’une histoire, d’un livre ou des gens qui l’ont inspiré. C’est le seul moyen. Et puis j’écris mes propres scripts, et ça c’est très européen", résume le cinéaste qui continue de nous interpeler, en anglais comme en nééerlandais.

Beautiful Boy
Drame réalisé par Felix Van Groeningen. Avec Steve Carrel, Timothée Chalamet, Amy Ryan– 121’

Boy + Girl = success

Beautiful Boy et le récent Girl célèbrent la nouvelle vague du cinéma flamand.

Le premier film de Lukas Dhont sur la transition d’une jeune ballerine transgenre (Girl, toujours en salles) et le nouveau film de Felix van Groeningen ont plusieurs points en communs. Ce sont d’abord deux œuvres qui traitent de la jeunesse et de la difficulté de trouver sa place dans le monde - qu’on soit né fille ou garçon. Ce sont aussi deux films réalisés par deux jeunes cinéastes flamands formés à la haute école d’arts KASK à Gand. Enfin, fait rare dans le cinéma belge en général, ces deux films rencontrent un immense succès critique et public. Selon son distributeur belge Lumière, Girl vient d’atteindre les 100.000 spectateurs au box-office en Belgique et 250.000 spectateurs en France après trois semaines d’exploitation. Caméra d’Or à Cannes, le film accumule depuis les prix et nominations (dont trois nominations aux prochains European Film awards – l’équivalent européen des Oscars) et s’apprête à conquérir l’Amérique via la plateforme Netflix qui a acquis les droits de diffusion.

Produit et distribué par les studios Amazon sur le territoire américain, Beautiful Boy a enregistré un record de spectateurs en salles lors de sa première sortie aux États-Unis (d’abord montré sur quatre salles, le film s’ouvre dans mille salles) : "le film bénéficie d’une connexion immédiate avec le public, comme on le voit après chaque débat. C’est notre meilleur démarrage", confirme le patron d’Amazon Bob Berney au magazine Variety. La preuve, Felix Van Groeningen vient de recevoir le prix de la révélation en tant que cinéaste aux Hollywood Film Awards, des mains de Brad Pitt himself (l’acteur produit également le film avec sa compagnie Plan B). Longue route à ces deux films.

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