Censure et propagande : Facebook est-il en train de perdre le contrôle ?

Facebook © Thought Catalog / Unsplash
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En censurant les photos d’enfants yéménites affamés de Tyler Hicks et en laissant circuler sur WhatsApp de nombreuses fausses information sur l’opposant de Jair Bolsonaro, Facebook pose une fois de plus la question de la responsabilité des géants du web vis-à-vis du fonctionnement de nos sociétés.

Depuis sa récente victoire, le nouveau président brésilien Jair Bolsonaro est soupçonné d’avoir monté une "organisation criminelle" afin de faire circuler des messages et de fausses informations sur la messagerie instantanée WhatsApp. 156 entrepreneurs auraient en effet financé une campagne de désinformation pour le leader d'extrême droite. D’après Folha de S.Paulo, l’un des principaux quotidiens brésiliens, l’objectif de cette opération était de bombarder les utilisateurs WhatsApp de fausses informations sur Fernando Haddad, son principal opposant, lors de la campagne présidentielle. Le candidat de gauche tweetait d’ailleurs le 18 octobre dernier : "Mon adversaire cherche à tirer profit de crimes électoraux", ajoutant plus tard être confronté à "une tentative de fraude électorale".

Famine et nudité : même combat pour Facebook

Ces accusations de propagande à l'encontre du président brésilien tombent quelques jours après la suppression par Facebook, sur son site, du reportage du New York Times "La Tragédie de la guerre menée au Yémen par l’Arabie Saoudite" ("The Tragedy of Saudi Arabia’s War in Yemen") accompagné de photographies d’enfants squelettiques, victimes d’une famine qui ronge le pays (8,4 millions de personnes sont dans un état de "famine imminente"). L'article avait fait la Une du quotidien américain. Les internautes qui l’avaient partagé ont vu leur publication supprimée avec pour justification : “Sur Facebook, nous n'acceptons aucune offre de services sexuels, de sollicitation de matériel sexuel, de menaces ou de représentations de violence sexuelle, de menaces de partage d'images intimes ou de tout contenu sexuel impliquant des mineurs". Comment le réseau social a-t-il pu confondre des images d’enfants mourants avec du contenu pédopornographique ? La faute aux algorithmes, ces "petites machines à censure automatique qui avaient déjà retiré des clichés des camps de concentration nazis ou de la guerre au Vietnam" (Télérama).

Après avoir reçu de nombreuses plaintes, Facebook a restauré les publications supprimées, dont celle du New York Times lui-même. "Nous n’autorisons pas la diffusion d’images d’enfants nus sur Facebook, mais nous savons que cette photo est un symbole mondial", a assuré une porte-parole de l’entreprise californienne.

Lors de la publication de son article, le quotidien américain expliquait dans une longue tribune sa décision de publier les photos d’enfants aux corps squelettiques. "En tant que journalistes, notre métier est de témoigner, donner la parole à ceux qui sont autrement abandonnés, victimes et oubliés. Nos correspondants et photographes iront très loin, se mettant souvent en danger, pour le faire. L’histoire du Yémen et de toutes ses souffrances doit être racontée et, aussi puissante que soit l’écriture de Declan (le journaliste auteur de l’article, NDLR.), elle ne peut pas être racontée uniquement avec des mots. Oui, les images de Tyler (le photographe, NDLR.) sont difficiles à regarder. Elles sont brutales. Mais elles sont aussi brutalement honnêtes. Elles révèlent l'horreur du Yémen aujourd'hui. Vous pouvez choisir de ne pas les regarder. Mais nous pensons que c’est à vous de décider".

Dans les images publiées par le New York Times comme dans celles publiées par de nombreux internautes, c’est la nudité qui pose problème au réseau social, peu importe le contexte (journalistique, artistique...) ou le message véhiculé. L’artiste toulousaine Laina Hadengue en a fait les frais aujourd’hui puisque sa peinture Le fil des jours mettant en scène une femme au sein dénudé a été rejetée par les algorithmes. "Cette toile évoque l'automne de la vie d'une femme à l'âge de la ménopause et la fin de la fécondité. Son sein dévoilé n'est pas que le symbole de la féminité, dont l'érotisme n'est qu'un moment, mais aussi celui de la maternité. À ce tournant de la vie d'une femme, il renvoie à la condition tragique de l'être humain exposé à la maladie comme le cancer du sein et à sa finitude. C'est un thème qui n'a jamais été abordé dans la peinture, qui est le fruit d'une réflexion et d'un travail de plusieurs mois. Les voir réduits à une image à caractère sexuel est fou et absurde", s'indigne l'artiste qui fait apparemment face à une pudeur typiquement américaine.

Lutter contre les fake news

Si Facebook ne se prive pas pour supprimer certains contenus dès l’apparition d’un bout de peau (on exagère à peine), il laisse pourtant circuler de fausses informations sur ses plateformes. Pourtant conscients de la problématique, les leaders du web essaient-ils de la résoudre ? Il y a quelques mois, Twitter annonçait avoir supprimé 70 millions de bots (des faux comptes utilisés dans la diffusion de fausses informations). De son côté, Facebook annonçait le 18 juillet dernier qu’il allait supprimer certaines "fake news" susceptibles d'entraîner des actes violents, mais rien de plus... Toujours cet été, suite aux lynchages d’innocents en Inde après la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux, WhatsApp mettait en place de nouvelles fonctionnalités pour lutter contre les fake news. Depuis, un nouveau dispositif permet d’indiquer aux utilisateurs l'origine des messages qu'ils reçoivent. Le réseau social de messagerie avait également annoncé qu'il testait une nouvelle version de l'application où le transfert de messages entre utilisateurs est considérablement réduit. Suite aux nombreux actes de violence engendrés par des fake news, le gouvernement indien avait carrément décidé "d’éteindre Internet".

Jair Bolsonaro © Belga ImageJair Bolsonaro, le président brésilen accusé d'avoir orchestré une campagne de propagande sur WhatsApp © Belga Image

Depuis le référendum sur le Brexit et l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, les fake news sont au centre de toutes les attentions. "Ces nouvelles armes de propagande sont susceptibles de perturber le scrutin ou même d'en modifier radicalement le cours", explique Jean-Baptiste Soufron, auteur d'un rapport sur le sujet pour le think-tank Terra Nova. Mais pour lui, le combat contre les fake news ne doit pas oublier la liberté d’expression normalement possible grâce à la neutralité du web (un principe abrogé aux États-Unis depuis juin dernier).

En voulant se distancier le plus possible des débats politiques, Facebook a laissé ses algorithmes décider de ce qui peut circuler sur la place publique (devenue le vaste espace offert par Internet). En mars dernier, Matteo Salvini, fraichement élu à la tête de l’Italie, déclarait : "Merci Dieu pour Internet. Merci Dieu pour les réseaux sociaux. Merci Dieu pour Facebook". C’est désormais le leader d’extrême droite Jair Bolsonaro qui peut remercier la firme de Marc Zuckerberg pour sa plate-forme, tandis que d’autres s’attellent à y diffuser l’information, la vraie, malgré les obstacles posés par Facebook.

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