Interview

Vincent Cassel : "Il faut parfois savoir dérailler"

Le plus caméléon des acteurs français prête sa belle gueule affûtée à deux thrillers estivaux : Fleuve noir et Le monde est à toi. Rencontre rare avec un homme de Rio.

Pour Fleuve noir, drame criminel poisseux d’Érick Zonca, il a remplacé Gérard Depardieu au pied levé. À 51 ans, mince et affûté comme jamais, l’acteur n’a certes pas l’épaisseur de “Gégé”, mais il en a désormais l’envergure, accumulant les rôles d’antihéros avec un goût prononcé pour la métamorphose et le cinéma de genre. “Je suis encore un fils car je ne prends rien au sérieux mais je suis aussi devenu un père, avec ses responsabilités”, lâche Vincent Cassel lorsqu’on évoque son amour du jeu, hérité de son père Jean-Pierre Cassel qui maniait les claquettes comme Fred Astaire.

Chez les Cassel, le jeu effectivement n’est jamais très loin. Parfois, au cours cet entretien dans un hôtel de caractère en plein Paris, Vincent vous regarde à travers les volutes d’un fume-cigarette électronique qui taillent son visage à la serpe. Certaines figures de jeu ressurgissent alors par flashs imprimés dans la rétine. Le Vinz sidéral de La haine de Kassovitz qui le sacrait De Niro français en 1995. Le jeune homme amoureux de Monica Bellucci.

Il faut y ajouter désormais le flic dysfonctionnel de Fleuve noir, où l’acteur apparaît cheveux gras mouillés et gabardine informe jetée sur les épaules, la petite frappe à moustache du caustique Monde est à toi de Romain Gavras (sélectionné à la dernière Quinzaine des réalisateurs cannoise – en salles le 15 août) et bientôt Vidocq, “un film de gangster d’époque” sur la vie du premier flic de France version napoléonienne (sortie prévue en décembre). Balayant la polémique Kiberlain sur les difficultés du tournage de Fleuve noir (selon lui “un truc d’actrice face à un metteur en scène, qui n’a rien à voir avec le film”), l’acteur éclectique qui partage sa vie entre Paris et Rio s’est livré comme rarement.

Vous êtes arrivé en dernière minute sur Fleuve noir.  Remplacer Depardieu, ça ne vous faisait pas peur ?

VINCENT CASSEL - Je l’ai remplacé pour des raisons de santé dont il s’est remis depuis, et après avoir eu sa bénédiction. Je ne me serai jamais permis de m’incruster sur ce projet ou d’accepter l’invitation sans son aval car j’ai beaucoup d’admiration pour lui. Je l’aime beaucoup personnellement. Je me suis lancé dans le film sans préparation, dans un truc d’urgence où j’étais obligé de me faire confiance trois fois plus pour jouer ce flic alcoolique et détruit alors que je ne buvais pas une goutte d’alcool, et que je ne mangeais que des fruits et des légumes pour préparer le film sur Gauguin (pas sorti en Belgique, NDLR). Tout d’un coup j’ai dû inventer.

Ça veut dire quoi inventer un rôle ?

Ça veut dire jouer plutôt que d’incarner. C’est de la commedia dell’arte. Je change ma démarche, le positionnement de mon corps, et ça m’a passionné de travailler comme ça, sans filet. J’aime être dans des situations précaires sur un plateau, ça m’empêche de m’endormir. La capacité d’invention est la seule chose qui m’intéresse. Ça veut dire avoir des idées, c’est le seul truc vraiment divin à mes yeux. Les idées c’est ce pour quoi on engage les gens, des scénaristes aux ingénieurs.

J’ai l’impression qu’au cinéma, si on assume ce qu’on fait, tout passe.

Fleuve Noir © Prod

Vous mettre à l’épreuve physiquement et moralement avec des antihéros semble être un fil rouge de votre filmographie. Quel plaisir avez-vous à côtoyer ces limites-là ?

Il y a une dominante sombre dans les personnages qui m’attirent. Ça correspond à ce qui me faisait rêver quand j’allais au cinéma quand j’étais jeune. Je pense à Gian Maria Volonte (connu pour ses rôles de méchants chez Sergio Leone notamment, NDLR), à Gérard Depardieu ou Patrick Dewaere, à De Niro ou Mastroianni qui n’ont jamais hésité à jouer des lâches, des types en marge, des mecs seuls ou incompris qui se battent finalement avec eux-mêmes. Je ne sais pas exactement pourquoi ça me touche… Peut-être que je trouve ça plus beau, plus romantique. Mais surtout plus proche de la réalité. Les gens qui réussissent m’intéressent moins que ceux qui se débattent. Et finalement le spectateur s’identifie aussi. Il peut avoir envie de juger des personnages qui dérangent. Mais l’important ça n’est pas ce que les gens disent, c’est ce qu’ils pensent au fond d’eux.

Jouer un personnage qui assume sa misogynie comme un défouloir – notamment face à Hafsia Herzi qui n’hésite pas à le remettre à sa place – ça ne vous faisait pas peur non plus ?

Non, car le plateau n’offre aucune ambiguïté. Hafsia est une actrice extraordinaire, et jouer la tête de con ne me dérange pas. Mais vous avez dit un mot important : “assumer”. J’ai l’impression qu’au cinéma, si on assume ce qu’on fait, tout passe. Je ne me juge pas, je ne juge pas mes personnages. J’essaie juste de les comprendre et de me mettre dans leur état au moment de la scène. Le reste, ça n’est jamais qu’un film.

Fleuve noir oppose deux formes d’investigation du monde, celui de la police et de la littérature à travers la confrontation de votre personnage et de celui de Romain Duris. Le cinéma peut-il être une exploration du monde ?

Oui, même si c’est un outil d’exploration confortable. Le meilleur outil, c’est de se barrer et de se retrouver dans la merde. C’est là où on voit le mieux qui on est. Mais je suis à un moment de ma vie où je n’essaye plus de me mettre en situation précaire. J’essaye de prendre des risques à travers le cinéma, même si le seul risque que puisse prendre un acteur c’est d’être ridicule. Il faut oser flirter avec le ridicule pour éventuellement toucher les gens. On en revient à l’invention de l’acteur. À ce moment précis de solitude où il doit “livrer le bordel” au metteur en scène comme disent les Anglo-saxons, “You have to deliver”. C’est ça qui m’intéresse dans ce métier, pas le reste.

Le reste, c’est quoi ? Les interviews ?

Pas en ce moment car la conversation est passionnante. Mais ça m’arrive de me retrouver à rabâcher des poncifs face à des gens qui n’en ont rien à faire.

De La haine à aujourd’hui, quels sont les moments de cinéma où vous avez été le plus surpris face à un acteur, une actrice, un metteur ou une metteuse en scène ?

La haine définitivement. L’appartement, la même année qui m’a donné la possibilité de partir dans un univers d’auteur très différent. Irréversible a énormément compté, Mesrine aussi. Dans chaque film j’essaye d’être au-dessus de moi-même. Je m’adapte sans cesse à moi-même, au monde. Chaque film est une expérience.

Quand on commence à pouvoir s’expliquer pourquoi on aime quelqu’un, c’est un peu le début de la fin.

Fleuve Noir © Prod

Dans le cinéma, on a l’impression que vous pouvez tout jouer, et en même temps que vous avez une place à part. Vous en avez conscience ?

Oui, mais sans être dans un rapport égocentrique, je me suis toujours dis que je devais cultiver ma différence. Pour être irremplaçable, même si ça n’est pas vrai qu’on est irremplaçable. Je me souviens d’une phrase de Depardieu justement quand il a vu Sheitan que je produisais aussi. Il m’avait dit : “Si tu peux jouer ça, tu peux tout jouer”. La fantaisie, ça nous sauve. J’ai confiance en ça.

Vous êtes sensible aux critiques ou vous vous en foutez ?

Je ne me fous de rien. Je trouve les critiques souvent intéressantes, mais jamais déterminantes. Un film va au-delà de l’avis de cinquante personnes, il sort dans le monde entier, il faut parfois laisser du temps. J’ai toujours mon avis sur un film.

La liberté c’est un mot qui semble vous définir ?

Je pars d’un truc simple, la vie est courte. Je ne veux plus m’empêcher de faire des choses à cause du regard des autres. Je préfère me casser la gueule que renoncer. Ce truc vaut autant sur le plan professionnel que sur le plan affectif. Il est toujours plus facile de juger. Certains acteurs parlent parfois mal de moi, peut-être parce qu’ils voudraient être à ma place.

Pour finir comme dans un roman de Christine Angot : pourquoi le Brésil ?

C’est comme une histoire d’amour. Quand on commence à pouvoir s’expliquer pourquoi on aime quelqu’un, c’est un peu le début de la fin. Je pourrais vous donner mille raisons pour le Brésil mais il reste un mystère. Je suis charmé, tout en étant conscient du mur social très puissant qui existe au Brésil. Je vois ce pays de près, même si ma position est particulière car je suis un observateur extérieur, ce qui me permet de me promener dans toutes les strates, des trafiquants de la favela aux gens les plus riches. J’ai un amour profond pour ce peuple. Et le Brésil me le rend bien.

Tentez votre chance et remportez des places pour le film Fleuve Noir.

Fleuve Noir. Réalisé par Érick Zonca. Avec Vincent Cassel, Romain Duris, Sandrine Kiberlain. 114'. En salles le 8/8.

Affiche Fleuve Noir © Prod

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