PHOTOS. Albinisme en Tanzanie, une situation qui s'améliore

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En Tanzanie, face aux vagues d'attaques envers les personnes atteintes d'albinisme, le Gouvernement avait décidé de les isoler. Aujourd'hui, la situation évolue et les murs tombent, lentement.

Ils ne sont que quelques-uns à connaître l'emplacement exact de cette maison hautement gardée. Derrière des murs coiffés de barbelés, les gardes se relaient sans interruption, accompagnés de leurs chiens. A l'intérieur du bâtiment, les tentures sont tirées, pour que les rayons du soleil n'agressent pas ses habitants. Mariam et Adam ont tous les deux la peau claire, dépourvue de mélanine. « Je suis née avec l'albinisme mais ce sont mes agresseurs qui m'ont rendue invalide. » Enfoncée dans son canapé, la jeune femme revient sur cette attaque d'octobre 2008, qui a emporté ses deux bras. Tandis qu'elle dort avec son fils, un groupe d'hommes pénètre dans sa chambre et l'agresse à la machette. En ce qui concerne Adam, ce sont son père et sa belle-mère qui ont tenté de lui arracher les bras, alors qu'il n'était encore qu'un enfant.

©Camille Crucifix

Il y a moins de dix ans, la Tanzanie était secouée par une vague d'attaques sans précédent envers les personnes vivant avec l'albinisme. Alimenté par les sorciers, ce qui n'était jusqu'alors que des superstitions s'est transformé en croyances assassines. Leurs membres, organes et cheveux, une fois incorporés aux potions, apporteraient chance, amour ou richesse. Entre 2007 et 2009, au plus fort des violences, ce sont 59 meurtres qui ont été recensés. Loin d'être limitées à la Tanzanie, ces croyances touchent de nombreux pays en Afrique subsaharienne – Kenya, Malawi, Congo, etc. - avec plus ou moins d'intensité. Récemment encore, au Mali, une jeune fille de 5 ans a été enlevée et assassinée pour ce qui est présumé être un crime rituel.

Les "invisibles"

En Tanzanie, cependant, la situation s'est nettement améliorée et ce, grâce à l'important travail d'information réalisé par les associations et journalistes. Le nombre d'attaques a baissé au cours de ces dernières années. Chacune d'entre elles est fidèlement retranscrite dans les rapports d'Under The Same Sun, ONG internationale la plus connue et la plus prolifique en matière d'albinisme. Outre ses bases de données, elle œuvre à la scolarisation des personnes atteintes, les assiste financièrement et médicalement, comme ce fût le cas pour les prothèses de bras de Mariam.

Under The Same Sun et sa « safe house » l'ont accueillie un an après son attaque. Pendant l'année scolaire, elle n'y vit qu'avec le jeune Adam et Rahab, engagée par l'association pour veiller sur eux. Pendant les vacances, ils sont rejoints par une dizaine d'enfants, vivant eux aussi avec l'albinisme. Contrairement aux écoliers, Mariam ne quitte presque jamais son refuge. Personne ne l'en empêche mais elle s'y sent bien, libre. Son village natal et son fils lui manquent, bien évidemment. Le retour est pourtant impensable car ses agresseurs y vivent toujours, impunis. Si les dangers se sont dissipés, le traumatisme reste indélébile et les murs, un tactique de survie.

©Camille Crucifix

Muet lors des premiers meurtres, le Gouvernement a dû agir vite lorsque les taux sont devenus alarmants. 70% des attaques étaient dirigées contre les enfants et, pour leur sécurité, il les a écartés de la société. Des écoles leur ont ouvert leurs portes, pour les abriter derrière leurs murs, au point de devenir des centres spécialisés. Considérée comme une mesure d'urgence, elle est pourtant toujours d'application et certains pensionnaires ne les ont plus jamais quittés depuis qu'ils y sont arrivés, dix ans auparavant. Ils y bénéficient d'une éducation mais demeurent isolés, entre eux, jusqu'à constituer une frange invisible de la population. Malheureusement, par manque de moyens, les conditions de vie dans ces centres surpeuplés se sont rapidement détériorées et, selon de nombreux rapports de UTSS et de l'UNHCR, ils n'améliorent que peu leur sécurité.

Grandir entouré

Janet Kiwia secoue la tête et grimace. « C'est absurde, ce dont ces enfants ont besoin, c'est d'être mélangés aux autres. » Elle en a vingt-sept, des enfants, mais seulement trois d'entre eux sont ses enfants biologiques. Les vingt-quatre autres vivent dans une maison d'accueil qu'elle a ouverte à Dar es Salaam, la capitale. Tous sont porteurs de handicap léger et ont été recueillis alors qu'ils étaient encore jeunes. Parmi eux, trois vivent avec l'albinisme - Jennifer, Bryan et Elizabeth. A l'abri derrière les murs de Watoto Kwanza (« les enfants d'abord », en swahili), ça galope et ça bondit. Les enfants y sont insouciants, grandissent dans une maison confortable et sur-équipée.

©Louis Van Ginneken

L'éducation, des enfants et de la société autour d'eux, est le fer de lance de Janet, convaincue que le contact mutuel est le seul moyen de faire évoluer les mentalités. Si sa maison, à elle aussi, est bien gardée, elle les envoie néanmoins dans des écoles où ils sont mélangés aux autres et attentives à leurs besoins. Tous sont désormais bilingues, swahili-anglais, leur offrant des perspectives d'avenir inespérées. Selon l'organisation Standing Voice, 5,7% seulement de ces enfants obtiennent un diplôme de l'enseignement secondaire. Quant à elle, Soeur Martha Mganga, concernée elle aussi, se bat depuis plus de trente ans pour sensibiliser à ces questions et aider celles et ceux partageant sa condition génétique. A force de négociations, elle a, entre autres, permis à plus de 500 enfants atteints d'albinisme de rejoindre des écoles inclusives à travers tout le pays. L'isolement semblaient être une évidence il y a quelques années. Aujourd'hui, dans un contexte apaisé, de nouvelles possibilités se dessinent. Les intégrer à la société, via l'enseignement, c'est les protéger mieux que n'importe quel mur.

©Fiorine Guéry

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Ces photos ainsi que les histoires et témoignages qui les accompagnent sont issus d'un projet journalistique collectif, traitant des initiatives intégrant les personnes avec l'albinisme à la société Tanzanienne. Ce projet s'appelle "Noir comme neige" et a été réalisé par Malaurie Chokoualé Datou, Camille Crucifix, Fiorine Guéry et Louis Van Ginneken. Plus d'infos sur la page Facebook

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