Interview

Haroun "L'humour, c'est un truc de faibles"

Avec son physique de jeune premier -petites lunettes et chemise bien repassée- Haroun pourrait se faire passer pour un banquier. Et pourtant: il est passé maître dans l'art de la subversion. Il le prouve une nouvelle fois au Cirque Royal le 7 décembre.

Haroun a longuement flirté avec le monde du commerce avant de monter sur les planches. Un passage par l'impro lui fera changer de cap,. Diplôme en poche, il se dirige vers l'univers du stand-up, où il cartonne. Un virage à 180° pour ce jeune humoriste français qui tient comme drôle de principe de ne pas vouloir dévoiler son âge. La raison  ? « ne pas être catégorisé ». Autant dire qu'il cache bien son jeu. Car à le voir à l'ouvrage sur scène, lâchant des vannes sarcastiques, pointues et souvent très ancrées dans les faits de société, on ne peut s'empêcher de s'esclaffer. Voire d'exploser de rire. Il a ce petit côté impertinent, fin, ce décalage qui plaît tant. Un côté narquois qui semble également faire partie du personnage à la ville. Un petit sourire en coin, quelques répliques qui claquent, et le voilà déjà projeté dans le monde de l'imparable.

Est-ce que tu te souviens de ta toute première scène ?

Haroun – C'était dans un festival de café théâtre étudiant. Je rêvais de faire de l'humour et un ami m'a inscrit malgré moi à un mois de la représentation. J'avais écrit un sketch et ça c'était très bien passé. C'était au Palais des Glaces à Paris. Le thème de ce sketch, c'était «  J'aime mon quartier, je ramasse  » et ça a vraiment bien pris. Quand je suis sorti de scène, j'étais tout tremblant, je ne comprenais pas ce qui venait de se passer. La première chose que j'avais envie de faire, c'était de remonter pour un second tour. C'est comme ça que je me suis lancé.

Qu'est-ce qui t'as donné l'impulsion de vouloir faire de l'humour, alors que tu avais fait des études de commerce  ?

Haroun – Je suis fasciné par l'humour depuis que je suis tout gosse. Sans préférence pour certains registres. Même si les humoristes comme Coluche ou Desproges m'ont vraiment marqué dans ma façon d'aborder les choses. J'ai vraiment eu un déclic en faisant de l'impro, quand j'ai commencé à prendre confiance avec la scène. Du coup j'ai commencé à écrire des textes et ce plaisir a fait effet boule de neige. Quand tu as l'impression que tu tiens quelque chose, tu as envie de le montrer aux autres.

Est-ce que un jour tu as conscientisé cette envie de faire carrière dans l'humour, est-ce que tu te souviens l'avoir verbalisé clairement à quelqu'un ou ça s'est fait sur le tas?

Haroun – Je l'ai très peu dit au départ. Je l'ai fait dans mon coin, j'avais peur qu'on vienne me voir et que ça me rajoute une dose de pression en plus. En général, je ne parle pas des choses qui ne sont pas établies. J'ai mis énormément de temps à dire que j'étais humoriste d'ailleurs. Je n'avais pas l'impression d'être légitime, de pouvoir utiliser ce terme au début. Il a fallu que je commence à en vivre pour que je puisse le dire, il y a plus ou moins trois ans, parce qu'avant ce n'était pas ma fonction principale.

Est-ce que tu ressens plus de pression aujourd'hui à écrire de nouveaux sketchs  ?

Haroun – Ah oui, complètement. Et en même temps, c'est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus grisant, parce qu'il y a du public. Ça donne un confort de travail extrême. C'est une bonne pression, c'est un peu comme quand on fait du sport et qu'on passe dans une compétition à un meilleur niveau  : on prend encore plus de plaisir. C'est nécessaire.

Quand on est humoriste, est-ce qu'on pense tout le temps à la « bonne vanne »? Par exemple, est-ce que tu t'inspires des conversation que tu as avec tes proches pour écrire tes spectacles ?

Haroun – Oui, je note tout ça sur mon téléphone. Il faut que je puisse les avoir à portée de main dès que j'ai envie d'écrire quelque chose. Les carnets je les perds. J'y pense assez souvent, même si j'essaie de m'octroyer des moments complètement hors du travail, mais ça reste toujours dans un coin de la tête. Je me dis « Oh, là il y a un angle très intéressant, il faut pas le rater ».

Tu dis que « faire de l'humour, c'est une technique de faible » qu'est-ce que tu entends par là ?

Haroun – Dans la vie, en règle générale, on fait des blagues pour détendre l’atmosphère. Ce qui signifie qu'on est dans une position où il faut que l’atmosphère soit détendue. Et puis parfois, c'est aussi nécessaire de dire les choses sur le ton de la rigolade pour faire passer une idée. C'est une arme et les faibles ont besoin de choses pour se défendre. Ça me permet de dire au pire «  Je rigole  » et quand on utilise cette phrase, on s'affranchit de toute responsabilité. En fait on peut voir l'humour comme une porte de sortie.

Est-ce que tu trouves aujourd'hui que les humoristes sont encore trop segmentés  ?

Haroun – Ça tend à changer. J'aime beaucoup ce qu'il se fait sur la scène actuelle, il y a plein de façons de faire de l'humour et il y a encore plein de façon de l'inventer. Il faut forcément, quand un art est jeune, que des gens essaient plusieurs manières de l'exercer. Ce n'est qu'après que les ponts se font. C'est important qu'il y ait des segments pour pouvoir voyager entre.

Qu'est-ce qui te fais marrer aujourd'hui ? Est-ce que tu regardes ce qui se fait à côté  ?

Haroun – Je ne regarde pas beaucoup d'humour. Je me nourris plutôt de choses plutôt sérieuses et chiantes en apparence. J'aime bien lire les ouvrages des philosophes par exemple et j'y trouve des choses extrêmement drôles. Parfois dans une phrase, on trouve des choses lumineuses, des mots qui nous font dire «  mais c'est exactement ça que je ressens.  » Ça, ça m'inspire. J'aime bien voir les travers, les contradictions chez les gens. Quelqu'un qui dit quelque chose mais qui n'applique pas du tout cela  : en fait c'est ça qui me fait rire. Il n'y a rien de plus amusant que quelqu'un qui essaie de se donner une prestance mais qui ne l'a pas du tout.

C'est quelque chose que tu fais aussi  ?

Haroun – Oui, il y a de ça. J'ai ce truc du petit mec à lunettes qui parfois, fait des choses qui ne correspondent pas du tout à son personnage. Il a juste envie de faire chier le monde. C'est ce truc viscéral qui renaît malgré la prestance qu'on essaie de se donner. Je ne suis pas un bon client pour la télé par exemple, je n'ai pas une énorme répartie, mais ce qui m'intéresse c'est de parler sérieusement de plein de choses.

Ce qui est assez percutant avec ton humour, c'est que tu arrives à développer des sujets concernants pour tout le monde sans aborder ta vie, ton parcours...

Haroun – Ma vie n'est pas intéressante par rapport aux parcours d'autres personnes, à ce que certains peuvent vivre dans le monde. C'est cela dont il faut parler. Je n'ai pas de gros problèmes, tout va bien pour moi. Si t'es un humain, mâle, habitant en France de surcroît, tu peux difficilement te plaindre. Il y a d'autres choses qui sont beaucoup plus puissantes que notre vie. Les gens qui m'intéressent dans ma vie personnelle sont ceux qui me posent d'autres questions que «  Tu as fait quoi hier  ?  ». Je transpose ça à mes spectacles.

Tu as imaginé un nouveau spectacle, baptisé «  Internet etc.  » Quels sont les thèmes que tu vas aborder  ?

Haroun – Les réseaux sociaux m'inspirent beaucoup. On s'invente des vies sur Internet et je trouve qu'on devrait créer le pendant d'Instagram, quelque chose qui s’appellerait InstaDrame, pour mentir sur le fait qu'on a une sale vie. Prendre des photos au Pôle Emploi, etc. Ce serait bien plus intéressant. Il y a probablement un problème narcissique dans notre vie. Le selfie, c'est devenu un vrai problème de société  : quand on prend une photo, on regarde d'abord si on est bien dessus au lieu de voir si le paysage est bien, etc.

Est-ce qu'on peut dire que tu es heureux ?

Haroun – Oui, mais je n'ai jamais été malheureux. Je vis un état grisant pour le moment, il se passe énormément de choses positives et j'ai conscience de la chance que j'ai. Je pourrais difficilement me plaindre.

7 décembre 2019 - complet - Cirque Royal, Bruxelles

 

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