Pourquoi la pratique des réseaux sociaux peut devenir un supplice

La honte, enquête flippante du journaliste Jon Ronson, rappelle que la pratique des réseaux sociaux peut déraper. ©Moustique/Kanar
La honte, enquête flippante du journaliste Jon Ronson, rappelle que la pratique des réseaux sociaux peut déraper. ©Moustique/Kanar
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La honte, enquête flippante du journaliste Jon Ronson, rappelle que la pratique des réseaux sociaux peut déraper vers l’humiliation publique. Focus sur un pilori d’aujourd’hui.

Dans son enquête - terrifiante et parfois tétanisante - qu’il a baptisée La honte, le journaliste Jon Ronson compare les réseaux sociaux à un show décliné des jeux du cirque et se pose la question de notre plaisir à observer la violence qui s’y expose. “Avec les réseaux sociaux, écrit-il, nous avons créé une scène pour de grands spectacles permanents et artificiels. Chaque jour une nouvelle personne émerge en tant que héros magnifique ou en tant qu’ignoble crapule. Ça balaie tout, et ça ne ressemble pas à ce que nous sommes vraiment en tant que personnes. Quel est ce frisson qui s’empare de nous à de tels moments ? Et qu’en tirons-nous ?”

Ronson part à la rencontre de ceux et celles qui, un jour, sont tombés devant tout le monde sur Internet, s’attirant les foudres d’un tribunal qui n’a pourtant aucun droit de sentence et vivent depuis avec un sentiment de honte. Stigmate moderne et trace de culpabilité, cette infamie qu’ils transportent à chaque minute de leur vie est souvent le résultat d’un bashing (lynchage) dont ils ont été victimes.

Punition suprême, l'humiliation publique

De l’essayiste vedette (Jonah Lehrer) fusillé sur les réseaux sociaux pour avoir inventé des déclarations qu’il attribue à Bob Dylan dans un best-seller - Imagine, dont la diffusion a immédiatement été stoppée à l’annonce de la supercherie - à la jeune sosotte en vacances (Justine Zacco) qui tweete une blague raciste à propos des Noirs et dont tout le système de vie s’effondre devant les aboiements et les morsures de la twittosphère, les cas de honte nouvelle se succèdent dans cette anthologie du pire 2.0. D’une mauvaise plaisanterie à sous-entendu sexuel qui coûtera son poste à son auteur (mais aussi des menaces de mort à celle qui l’a pointé du doigt) au reportage bidonné (celui sur les ouvriers chinois travaillant pour Apple) qui vaudra à son auteur, Mike Daisey, de voir sa tête plongée sous l’eau par des internautes déchirés de haine, la blessure de ceux qui ont “fauté” est immense. Ce qui n’empêche pas les plus pervers d’y déverser du sel et leur fiel. Un faux pas sur les réseaux sociaux, une virgule mal placée, un mot déplacé ou une intention mal comprise, et c’est une réputation qui se fissure, voire qui se brise en mille morceaux. Avec, comme punition suprême, l’humiliation publique.

Cet effet de condamnation instantané, Jon Ronson le rapproche des peines de flagellation en place publique en cours dans l’Amérique du XVIIIe et du XIXe. Le goût pour le supplice et les attaques en mode meute étant, lui, analysé selon la première définition de la “folie collective” par Gustave Le Bon, auteur en 1895 de Psychologie des foules. Les réseaux sociaux auraient donc tendance à réactiver de vieux châtiments oubliés ou pratiques infamantes - la mise au pilori si appréciée chez nous au Moyen Âge - et serviraient aussi, non pas à informer (comme beaucoup le pensent), mais à divertir (comme beaucoup n’osent pas le penser).

LA HONTE, Jon Ronson, Sonatine, 295 p. 

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