Interview

Jérôme Colin “L’exclusion scolaire me met hors de moi”

À Moustique, il a écrit sur la musique et le cinéma. Pour la télé ou la radio, il interroge des artistes. Avec Le champ de bataille, il récidive dans le roman. Mais il est toujours le même homme, un homme qui nous ressemble.

Le deuxième roman de Colin parle de la quasi-impossibilité d’encore s’aimer follement quand les années se sont accumulées et que les enfants ont grandi, surtout l’ado en rupture de ban scolaire. Le romancier a mis beaucoup de lui dans ce Champ de bataille, en particulier l’exclusion qu’il a connue à l’école avant de voir, une génération plus tard, son fils aux prises avec des difficultés comparables (mais pas celles du livre, ouf). Alors, avec la verve qu’on lui connaît, il s’est exprimé en “père déçu”. Captée sur La Première, la séquence dure 1’35’’. Elle a été vue 1,7 million de fois! Il s’y emporte parce que l’école n’a toujours pas retenu ce que les sciences cognitives nous ont appris sur les rythmes scolaires idéaux. Elle est restée “dans les cavernes” alors que “l’espèce a muté”, nous préparant à un monde qui, vu la vitesse d’adoption des nouvelles technologies, n’existe déjà plus. “Pour moi, l’école est un drame absolu. Elle est inadaptée à l’époque dans laquelle nos enfants vivent, qu’ils soient bons ou non en classe.”

Évidemment, des professeurs se sont sentis visés, ce qui l’a chagriné jusqu’à maudire la brièveté d’une intervention qu’il aurait voulue plus nuancée pour notamment souligner que, dans une profession martyrisée, “les profs font ce qu’ils peuvent”, que certains sont même capables de sauver un enfant, de lui ouvrir une autre vie. Mais il y a aussi ceux qui se contentent de stigmatiser “une génération d’élèves abrutis”. Le journaliste de Hep Taxi! et de Entrez sans frapper n’est pas un spécialiste de l’éducation, certes, mais l’écho reçu par son message emporté montre combien ses préoccupations sont partagées. Devant ce chiffre, la ministre de l’Enseignement Marie-Martine Schyns a appelé Jérôme Colin. Est-ce qu’elle voulait réentendre des   statistiques qu’elle connaît par cœur et qui doivent lui peser sur l’estomac? En Communauté française, à la fin du secondaire, 50 % des élèves auront doublé. Chaque année, entre 3.500 et 4.000 élèves sont exclus, trois fois plus qu’il y a vingt ans.

L'interview de Jérôme Colin “Un livre, c’est l’inverse de Facebook”

Jérôme Colin, avec ses passions, ses admirationset sa grande gueule, on le devine (quasi) tout entier dans ses émissions, sa manière de s’intéresser aux gens, de révérer les créateurs et les penseurs, sa propension aussi à s’énerver contre les injustices et les impostures. Si on veut le rencontrer et s’assurer qu’on ne se trompe pas, il suffit de prendre rendez-vous avec un de ses livres. Avec Éviter les péages, grand succès belge en 2015, ou à présent Le champ de bataille, deux romans intimes non parce qu’ils y dévoilent sa vie, mais parce qu’ils racontent tout ce que nous partageons au plus profond de nos existences.

Il est donc inutile de résumer son livre où un père encore jeune s’épuise à retrouver l’élan de ses amours débutantes avec sa femme ou ses enfants devenus adolescents. Il vaut mieux souligner l’honnêteté de ces 200 pages, leur autodérision, leur inventivité, ce
mélange de sourire et d’amertume, de chaleur et d’inquiétude également humaines. Son “héros” avoue qu’il a détesté l’école et qu’elle le lui a bien rendu. En souvenir du jeune homme qui a passé la moitié de sa scolarité dans les couloirs, mais tout appris dans la musique et les romans, l’écrivain de 43 ans a fait un livre vrai, drôle, léger, peut-être même utile.

Hep taxi!, Entrez sans frapper sur La Première… Vous travaillez dans des médias rapides qui vont bien avec votre impatience. Comment vous êtes–vous arrangé avec la lenteur d’un roman?

JÉRÔME COLIN - Écrire le matin, seul dans la cuisine, quand tout le monde est parti, c’est ma cabane au fond du jardin. La radio, la télé, la vie…, tout va vite autour de moi. Tous les jours, faut que ça avance parce qu’à 14h30, il y a l’antenne et je dois être prêt avec mes questions pour l’invité. Quand je travaille sur un livre, je peux être lent, je peux ne pas être productif. Cela m’équilibre. Écrire est le plus beau cadeau que je me sois fait, la seule partie de ma vie où je ne pense qu’à moi.

Vos deux livres posent un regard sur des vies ordinaires, avec leurs problèmes de couple, de vieillissement, des enfants qui grandissent…

Ils parlent de la même chose: je veux m’échapper. Dans Éviter les péages, c’était fuir le couple. Pour Le champ de bataille, c’est fuir un mode de pensée. Mon personnage pense qu’il faut réussir à l’école, qu’il faut à tout prix sauver ses histoires d’amour, à tout prix être un type bien et un père parfait. Et c’est peut-être un homme qui va comprendre qu’il doit se libérer de cette pression. Écrire m’apporte aussi le bénéfice d’un temps où, comme mes héros, je m’arrête pour réfléchir, et ça me change.

Cet état de cogitation permanente de vos personnages principaux, c’est aussi le vôtre?

Je suis en permanence malade d’angoisse parce que ça tourne dans ma tête et jamais dans un sens positif. Je vais voir des psys depuis vingt ans parce que je pense que, demain, ce sera la catastrophe. Je remets tout le temps tout en question. J’ai peur pour mes enfants, peur pour ma femme, pour ma mère. J’ai peur de mourir tout court. Je me rappelle: c’est arrivé à 16 ans une nuit dans mon lit. Ça ne m’a plus quitté et cela s’est décuplé avec la naissance des enfants et quand j’ai vu ma femme mourir devant moi pendant une minute avant qu’elle ne revienne. Dans le livre, la psy lui dit que la vie, ce n’est pas tout faire… Mais moi quand je vais au zoo, je veux voir tous les animaux! Si le truc était moche, j’aurais peut-être moins peur. Mais ça m’émerveille, une plage, une forêt, des enfants, une bibliothèque… Je sais que la partie est perdue, mais je cours quand même. J’ai pensé un moment que cela pouvait se soigner, en vieillissant, en parlant… Ça ne marche pas. C’est chiant pour tout le monde, mais c’est aussi ma plus grande richesse.

Les deux romans ont aussi en commun le thème de la paternité.

Oui, les deux livres se répondent. il suffit du mot “Papa” pour que je pleure (et ses yeux se mouillent - NDLR). J’ai eu la chance de dire à mon père qu’il avait été formidable et, quelquefois, j’aurais besoin de ça avec mes enfants. J’ai repensé à lui, à des choses quand j’étais petit et qu’il se couchait sur mon lit. Je vis des moments assez proches avec mes ados et pourtant, ça me laisse un goût de trop peu. Il est aussi impossible d’être un bon père que d’être un bon fils, mais il y a quelque chose auquel je tiens et que me répétait mon père: il faut faire de son mieux. Pour devenir un homme, tu dois quitter tes parents. Mon fils vient de partir pour six mois et j’ai pensé à mes parents. Je les aimais, mais à 18 ans, je leur ai fait une peine immense en partant trois ans. De la même façon, être un bon père n’est même pas une éventualité. C’est le plus beau boulot de ta vie, la chose que tu voudrais réussir, mais tu n’y arriveras pas.

Avant de commencer à écrire, vous réfléchissez aux éléments qui vont faire sens dans le livre?

Je commence par faire des listes des choses dont je veux parler. Cette fois, c’était comment faire pour que ma famille soit harmonieuse, pour qu’on s’aime comme j’avais imaginé qu’on s’aimerait. Avoir des petits enfants, j’ai adoré. Ce fut une révélation, la plus belle période de ma vie. Cet amour-là me met les larmes aux yeux (il est très ému en le disant - NDLR) et il me manque énormément. Quand ils grandissent, ce n’est plus la même chose. “Est-ce que je peux sortir?” ,“Tu as fumé un pétard?”, “Tu as fait tes devoirs, rangé ta chambre, tu ne nous donnerais pas un coup de main?”… On est dans la négociation permanente. Quand est-ce qu’on aura le temps de sortir des échanges commerciaux, des conflits, des jugements pour retrouver pour quelques heures ces moments où ton bébé te prenait les joues dans un amour absolu… Quand on est un couple, comment on s’aime quand on a trois bestioles à la maison (une seule dans le livre - NDLR) qui te mettent au défi en permanence? De ces questions personnelles dont je ne sors pas, j’ai fait un roman qui n’est pas tout à fait autobiographique.

On y parle aussi beaucoup d’école.

L’exclusion scolaire, que j’ai connue, me met hors de moi. De 3 à 18 ans et pendant la majorité de la journée, les enfants ont l’obligation d’aller à l’école. C’est une prise d’otage où ils apprennent que la seule manière de réussir, c’est la bonne note pour avoir régurgité les matières. On va aussi leur expliquer pendant 15 ans qu’il faut ressembler au groupe. Ce modèle de société, ils vont le reproduire dès qu’ils auront des responsabilités et exclure à leur tour ceux qui sont différents. L’exclusion scolaire est à la base de toutes les autres exclusions. En Belgique, on est le champion du monde du redoublement: à la fin du secondaire, 50 % des élèves auront doublé. Les exclusions ont triplé en 20 ans. En Communauté française, il y a entre 3.500 et 4.000 élèves exclus chaque année, souvent des gamins entre 12 et 15 ans. Cette exclusion doit être motivée par des comportements graves, comme des agressions. En réalité, ce n’est pas le cas pour 95 % des décisions. Un enfant, on ne l’abandonne pas, quel que soit son comportement. L’école continue à être là pour ceux pour qui ça marche, pas pour les autres.

Les lecteurs vont dans ce livre, comme dans le précédent, voir des faiblesses que le journaliste ne montre pas.

Mais montrer mes faiblesses, ça m’intéresse beaucoup. J’en ai marre des vies parfaites sur Facebook où on se met en scène. Tu te sens seul devant ces vies à admirer parce qu’on sait que l’existence a des aspects compliqués. La littérature, c’est l’inverse de Facebook. Écrire, c’est dire “tu n’es pas tout seul”. Les livres nous font comprendre qu’on est tous les mêmes. La radio, c’est une partie de moi où je peux être fort en gueule ou faire le rigolo, mais l’autre partie, celle que je montre dans mes livres, c’est mon cœur de beurre. Je veux que les gens se reconnaissent dans mes histoires. L’important dans un livre, c’est le partage d’une émotion. C’est la plus belle chose sur terre et j’en ai fait mon métier.

 

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