On a rencontré l'habilleur du Manneken Pis

Il a un métier insolite qu’il vit comme un honneur citoyen. Nicolas Edelman est le styliste personnel du plus célèbre et du plus photographié gamin de Bruxelles. Ou comment gérer un look en équilibre sur une échelle.

C’est leur première fois. En citytrip à Bruxelles, quelques quadragénaires allemands immortalisent leur passage devant l’un des monuments les plus photographiés de la capitale: le Manneken-Pis. Aujourd’hui, il est en tenue d’Adam. Comme un peu plus de la moitié de l’année. “En 2017, j’ai habillé Manneken à 165 reprises, contre 135 l’année précédente. Entre les événements folklo- riques et les hommages, il y a aussi des demandes d’ambassades. Du coup, je connais les dates des fêtes nationales de tout un paquet de pays.” Prolixe et habitué à servir de l’anecdote, Nicolas Edelman est le treizième habilleur officiel de Manneken-Pis. Le treizième connu, puisque la tradition remonterait à plusieurs centaines d’années.  Contrairement à ce qui est souvent énoncé, Louis XV n’a donc pas offert le premier costume à Manneken en 1747 pour excuser ses soldats d’avoir voulu dérober le jeune enfant. Le garnement, symbole de la gouaille bruxelloise, possédait des costumes bien avant cela, mais ils ne font pas partie de la collection.

Composée de 985 accoutrements* officiels (le plus récent est un costume de la maison Béjart), la garde-robe de Manneken est - en partie - exposée au Musée de la Ville de Bruxelles. ”L’objectif est de dévoiler la panoplie des costumes ainsi que l’histoire de Manneken, parce que les Bruxellois la connaissent peu.” Conservateur lyrique de ce dressing folklorique classé par catégories (géographie, métiers, associations, stylistes…), Gonzague Pluvinage aime rétablir les vérités. Zigzaguant entre les galeries, il assure que    Manneken ne se prénomme pas Julien. “C’est une erreur issue d’un ouvrage de deux historiens du XIXe siècle qui ont confondu Manneken avec une fontaine privée appelée Le petit Julien.” Et Nicolas Edelman de préciser certaines habitudes des visiteurs du musée. “La partie géographie est la plus importante: la première chose que les visiteurs étrangers veulent voir, c’est le costume de leur pays.” Les Japonais sont d’ailleurs des fanatiques de      Manneken. À Tokyo, une réplique de la statue du gamin est installée dans le hall de la gare Hamamatsuchō.

Vers le 1.000e costume

Offrir un vêtement à Manneken-Pis n’est pas une mince affaire. Les associations désireuses d’habiller le petit doivent exister depuis au moins dix ans et suivre un règlement qui impose un costume complet - chaussures comprises -, respectueux et qui n’utilise pas de matériau vivant. “Les trois autres grands critères sont idéologiques: le costume ne doit symboliser aucun prosélytisme religieux, politique ou commercial. Coca-Cola sera rejeté… mais pas Gaston Lagaffe,         c’est une figure nationale!”, sourit Gonzague    Pluvinage. Après être passée sous le regard sévère de Nicolas Edelman, la candidature est examinée par une commission consultative puis par le   collège des échevins. Une vingtaine de nouveaux costumes apparaissent chaque année. En 2018, Manneken-Pis devrait revêtir son millième. Lequel? Secret-défense.

Les associations doivent idéalement trouver leur couturier: Jean-Paul Gaultier a ainsi créé un costume pour Manneken. Pour les autres, la Ville de Bruxelles propose le concours de sa couturière, qui connaît par cœur les mensurations du célèbre modèle. Une fois l’habit fini, Nicolas l’essaie sur une réplique de la statue. Il ne sait pas coudre un bouton, mais il habille son Manneken en quatre minutes, suivant le nombre de pièces, de 3 à 10. Le costume peut ensuite être placé sur le vrai Manneken. “Ce n’est pas toujours évident parce que je suis en équilibre sur une échelle au-dessus du réservoir d’eau, explique son majordome. Certains costumes compliquent l’affaire, comme celui de la Catalogne avec ses chaussures et chaussettes liées et assemblées par un grand lacet à faire passer derrière les mollets.”
Cela fait trois ans que Nicolas habille officiellement Manneken après avoir suivi son écolage auprès de Jeannine, la seule femme habilleuse de l’histoire du petit garçon. “Je me présente vers 9 heures, quand il n’y a personne. Généralement, un touriste chinois me repère et appelle ses amis qui débarquent pour un concert de photos. Cinq minutes plus tard, le calme est revenu.” Employé comme responsable des événements en espace public à la Ville de Bruxelles, Edelman dédie un quart de son temps à son petit patron. “Le week-end ou les jours fériés, Manneken est dans mes parages. Je porte une montre à son effigie, mais rien d’autre, il faut pouvoir souffler quand on revient à la maison. Et éviter de rêver de lui.”

Edelmanneken-Pis

En Tahitien, avec une capote tricotée sur la tête ou sous les traits de Mozart ou de Mandela,  Manneken-Pis fait le grand écart entre les pays, les thèmes et les générations. “Mes préférés? Le saint Nicolas et le Diable Rouge, avoue Nicolas. C’est ce symbole qui illustre le mieux l’unité nationale.” Devenu un “bekende Bruxellois”, Nicolas Edelmanneken-Pis est parfois arrêté en rue pour quelques photos. En février, une télé japonaise (encore!) l’a suivi dans son travail. Même sa maman s’y est mise. “Quand je suis devenu habilleur officiel, elle a ressorti une photo de moi à 8 ans devant le Manneken, vêtu d’un vieux manteau mauve et vert des années 80.” Les cordonniers les plus mal chaussés?
* Chiffres arrêtés au 1er février 2018.

Sa vraie vie

Manneken qui pisse sur la mèche pour éteindre une bombe, Manneken pétrifié par une sorcière sur la porte de laquelle il se soulage,        Manneken condamné à uriner jusqu’à la fin des temps suite à une intervention divine… Les légendes foisonnent, mais la réalité est plus simple.   Manneken est en effet un putto, petit ange dont le geste d’uriner était très courant au XVe siècle. Une époque où on utilisait plus facilement qu’aujourd’hui les attributs physiques (seins, bouche, sexe) pour symboliser le foisonnement de l’eau.

BelgaImage

Recevez le meilleur de l'actu selon

 

Les sites de L'Avenir Hebdo SA utilisent des cookies. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Plus d’infos Masquer cette notification