Safari flamand à Bruxelles

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En 2018, à Bruxelles, près de 2.600 fonctionnaires flamands déménageront "de l'autre côté du canal". Pour les rassurer, l'administration flamande organise des "safaris urbains". Incongru? Nous y avons participé.

Ce midi, le soleil s'allonge comme une femme fatiguée, Bruxelles déplie sa couche, et les bus de la Stib organisent leurs livraisons journalières. Au cœur de la ville, dans le quartier Manhattan, un petit groupe de fonctionnaires flamands s'apprête à "découvrir" ses futurs bureaux. En 2018, près de 2.600 d'entre eux devront quitter les cimes de la gare du Nord pour un nouveau décor: le Vlaams Administratief Centrum (VAC), un immense complexe de verre situé "de l'autre côté du canal", sur le site de Tour & Taxis. Mais ce déménagement attise la grogne d'une partie de ces fonctionnaires, soutenus par les syndicats.

La raison invoquée: une fois sortis du train, les navetteurs vont devoir parcourir tous les jours... 1,5 km pour rejoindre leur nouveau lieu de travail. Mais ce n'est sans doute pas seulement ce 1,5 km qui pose problème. Plutôt le quartier. Car entre la gare et Tour & Taxis s'étend une zone de bureaux, mais aussi des immeubles à loyers modérés et l'un ou l'autre espace en friche, potentiellement insécurisants. Sans parler des abords mêmes de la gare, avec ses SDF, ses demandeurs d'asile... De quoi susciter toutes les craintes? En mai dernier, l'émission De ideale wereld, sur la chaîne Vier, consacrait à ce début de mutinerie une parodie qui a fait le buzz. Dans cette séquence, des fonctionnaires flamands encordés et lestés par tout un matériel de survie se risquaient dans ce "safari urbain" semé d'embûches qui, le lendemain, les ramenait, plus morts que vifs, à la gare du Nord.

Pour apaiser les tensions, l'administration flamande a donc décidé d'organiser des promenades guidées. "Certains de ces fonctionnaires ne connaissent pas du tout Bruxelles. Ils arrivent ici en train, après une voire deux heures de trajet, et en quatre minutes, les voilà déjà au bureau", explique Benjamin Tollet, le guide délégué par l'Agentschap Facilitair Management. Un bureau qui possède sa propre cantine avec des menus à 5 euros, ce qui n'incite pas vraiment ses occupants à en sortir. "Dès qu'ils ont fini de travailler, ils courent vers la gare. Au final, ils n'ont aucune interaction avec les habitants du quartier. Et comme en Flandre ils voient rarement des gens dormir dans la rue, alors, forcément, ça alimente les fantasmes."

Mais ce midi, la visite affiche complet: une trentaine de fonctionnaires s'impatientent à l'entrée. "Quinze promenades étaient initialement prévues, mais il y en a déjà 24 de planifiées jusqu'à la fin octobre. Moi-même, j'ai déjà un deuxième groupe à quatorze heures", confie Benjamin.

Couloirs vides et obscurité

Majid Zarkan, jeune trentenaire originaire de Courtrai, sort son chrono. "La raison pour laquelle je me suis inscrit à cette visite? Juste par curiosité... Je travaille ici depuis un an. Et je ne connais rien du quartier." C'est parti pour une heure trente de parcours. On quitte la tour Phoenix pour une plongée dans le "Quartier Manhattan", direction Tour & Taxis. Première halte: le rond-point Simon Bolivar, en face de la gare du Nord, point de vue idéal pour admirer les 28 tours qui surplombent la zone. "Manhattan, c'est un quartier purement fonctionnel, créé pour travailler et pour faciliter la mobilité. Mais certainement pas pour favoriser le facteur humain", explique Benjamin. Facteur humain? Sur le boulevard Albert II, nous croisons justement des demandeurs d'asile qui manifestent – banderoles à la main – devant le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides. L'un d'eux s'approche du groupe, pour écouter. Sans susciter la moindre réaction.

Entre deux précisions sur les subtilités sociales de Bruxelles, le guide nous emmène à l'intérieur de la tour WTC II. Ici, pas d'ivresse des grands espaces. Juste des couloirs vides. Et une obscurité écrasante. "À l'origine, il devait y avoir un shopping center à l'étage, explique Benjamin.Vous voyez, aujourd'hui il n'y a qu'une taverne et une pharmacie. Du coup, personne ne s'aventure dans ces couloirs. Même pour admirer ces quelques œuvres d'art." Pour Herman Cornélis, inspecteur social, c'est une découverte: "En 25 ans de métier, c'est la première fois que je mets les pieds ici. Mais je n'aimerais pas y travailler... C'est glauque, limite asphyxiant!"

À la sortie du building, le parc Maximilien est pris d'assaut par le groupe de fonctionnaires. Cet espace vert, situé au bord du boulevard, traîne une mauvaise réputation pour avoir abrité des familles de Roms et des demandeurs d'asile. Mais en cet été indien, chacun vaque à ses occupations: les enfants jouent au foot, des mères sont scotchées à leurs poussettes, quelques hommes discutent tranquillement. "C'est au milieu de ces logements sociaux que Vincent Kompany a appris à jouer au foot, sourit le guide. Les gens qui vivent ici n'ont pas de travail et peu de contact avec le reste de la population. Alors, pour faciliter les choses, la commune y a ouvert un centre sportif, une bibliothèque. Et même une ferme pédagogique, avec un potager urbain." Les regards se tournent vers les immeubles sociaux. Puis vers le groupe. Puis vers le guide. Le silence plane.

 

Lunettes de soleil vissées au nez, trois femmes préfèrent discuter du beau temps. Ça vous plairait d'habiter ici? "Non, je ne préfère pas m'exprimer", lance la plus âgée. Elle s'excuse de l'embarras de la situation. C'est le principal. La sincérité, c'est important. Herman, lui, avoue que le quartier ne lui fait pas peur. "Des logements sociaux, j'en vois tous les jours. Et ici, en pleine journée, cela ne pose aucun problème. C'est le soir, dit-il, que le danger guette. En hiver, l'ambiance est très différente. Dès qu'il commence à faire sombre, vers 17 heures, il se passe autre chose." L'inquiétude est réelle. La rumeur rapporte des trafics de drogue, des échanges de coups de feu. "Le problème, dit Herman, c'est qu'une partie d'entre nous commence son travail à 6 heures du matin, tandis que d'autres sont parfois obligés de faire des heures sup'."

Les hauteurs du canal

Nous poursuivons la marche jusqu'au canal. Le groupe s'arrête au pied d'UP-site. Avec ses 42 étages et ses appartements avec vue directe sur l'eau, son cinéma privé et sa piscine de luxe, cette nouvelle tour matérialise une tendance de fond: le retour en ville des classes aisées. "À l'époque, le canal était aussi vide que les poches de ses habitants, et personne n'avait de raison d'y flâner, explique Benjamin. Aujourd'hui, c'est devenu l'épine dorsale d'un renouveau urbain. Et dans cette tour, plus on gravit les étages, plus c'est cher. Le prix des logements pouvant atteindre 1,3 million d'euros." Largués entre deux rives, les fonctionnaires refusent de rêver. "Dommage que l'architecture soit si pauvre, lance Majid. Mais de toute façon, ce n'est pas pour mon salaire..." Son chrono indique six minutes, sans compter les arrêts.À présent, seul un pont sépare le groupe de sa nouvelle terre promise.

À côté du futur Vlaams Administratief Centrum, une impressionnante bâtisse vitrée attire les regards. C'est le nouveau siège de Bruxelles Environnement (ex-IBGE). "Ce bâtiment est l'un des plus grands ensembles de bureaux passifs en Europe (17.000 m²), une référence en matière de construction durable", explique le guide. Mais l'immeuble n'est que la première structure d'un nouveau quartier durable en pleine ville. D'ici quelques années, il concentrera 450 logements, abritera deux crèches, des commerces, des équipements collectifs, un parc, des entreprises. Majid sort sa montre: à peine huit minutes se sont écoulées depuis le départ du Phoenix. "C'est plus rapide que ce que je croyais. Mais à l'avenir, je viendrai sans doute à vélo."

Après un dernier coup d'œil sur "Manhattan" du haut des toits de Tour & Taxis, l'escouade se dissipe. Tous ne sont pas pressés de rentrer. Et tous ne rentrent pas forcément rassurés. Des projets de transport sont pourtant annoncés: une nouvelle ligne de tram partant de la gare, une passerelle enjambant le canal, des navettes de bus et une piste cyclable. Mais pour Herman, cette démonstration n'a rien prouvé: "Ce qui est désolant, confie-t-il,c'est que trois autres bâtiments avaient été envisagés pour accueillir nos bureaux. Comme la Tour Rogier, parfaitement adaptée à nos besoins et située à peine à 300 mètres de la gare." Trois cents mètres de la gare? Pour certains, c'est sans doute encore autant de trop...

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