Et si on arrêtait d’être des touristes?

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Et si en partant toujours plus loin et de plus en plus souvent, on avait tout faux ? Dans son Manuel de l’antitourisme (réédité l'année dernière), le sociologue Rodolphe Christin fustige les dommages collatéraux du tourisme, et invite le lecteur à retrouver l’essence même du voyage.

Cet article a initialement été publié le 26 février 2018.

"Le tourisme est la première industrie mondiale, même s’il est pratiqué par seulement 3,5 % de la population… Un luxe réservé aux Occidentaux qui, depuis l’avènement des congés payés, ont intégré 'un devoir d’ailleurs et de loisirs'". C’est à partir de ce constat que le chercheur indépendant Rodolphe Christin (également sociologue, voyageur et écrivain) remet en question le tourisme dans son Manuel de l’antitourisme. "Qui n’a pas senti ce malaise, dans une boutique de souvenirs ou sur une plage des Caraïbes couvertes de baigneurs blancs ? Qui n’a jamais ramené de vacances le sentiment de l’absurde ?" s’interroge-t-il.

 

Depuis 1950, les arrivées de touristes internationaux sont passées de 25 millions à 1,3 milliard en 2017. Celles-ci devraient atteindre 1,8 milliard d’ici 2030 d’après une étude de l’Organisation Mondiale du Tourisme. Cet afflux a des conséquences immédiates sur les destinations les plus prisées : plages de déchets, construction en masse d’immeubles et hôtels le long des littoraux et mise en danger des sols. Sans compter la pollution due au transport aérien : les avions de ligne émettent 660 millions de tonnes de CO2 par an, c’est-à-dire près de 3 % des émissions de CO2 mondiales. En Europe, certaines villes comme Barcelone, Venise, Paris subissent les assauts des hordes de touristes rendant la vie des habitants très compliquée. "Le touriste déclare son amour à cette planète qu’il visite dans ses moindres recoins et, ce faisant, il contribue à l’épuiser impitoyablement". Pour sauver cette planète, la solution de Rodolphe Christin est radicale : ne plus voyager du tout. Mais dans son livre, il livre néanmoins quelques astuces pour être un voyageur plus conscient.

À Barcelone, les habitants se sentent envahis par les touristes © Unsplash / Enes

Être un voyageur et non un touriste

"Tout l’intérêt du voyage est de bousculer notre vision du monde […] Il permet, dans le meilleur des cas, d’en faire bouger les bornes, dans une sorte de va-et-vient entre le particulier et l’universel. Le loisir touristique n’a aujourd’hui rien à voir avec ça ; il appartient désormais à l’internationale du divertissement", explique l’auteur. Nos vacances sont ainsi devenues un véritable business avec des recettes passant de 2 milliards de dollars américains en 1950 à 1 260 milliards en 2015. Un secteur aussi créateur d’emplois puisque, dans le monde, un job sur onze dépend de l’industrie du tourisme. Plutôt que de partir pour "fuir le quotidien", l’écrivain conseille alors de plier bagage avec un réel but de découverte, de privilégier la rencontre, de s’oublier et de s’éveiller à soi-même. Au lieu de s’envoler trois fois par an pendant une semaine, il vaudrait mieux "partir moins souvent, plus longtemps et plus lentement".

Le Louvre et sa masse tristement célèbre de touristes. © Unsplash / Alicia Steels

21 heures de route

"Le plus important, ce n’est pas la destination, mais les mésaventures et les souvenirs que l’on crée le long du chemin" a dit un jour Penelope Riley, autrice de Travel Absurdities. Les longs périples vers la destination finale, c’est ce qu’a connu Antoine pendant son enfance. Pour se rendre dans leur maison de vacances à Marbella, ses parents privilégient alors la voiture plutôt que l’avion. Au lieu de 2h40 de voyage, c’est un trajet de 21 heures que la petite famille entreprenait à travers le sud de l’Europe. "C’était un moment hors de tout, hors du temps. Forcément en 48 heures de route (escales comprises, NDLR), tu t’emmerdes un petit peu (surtout quand mon père faisait sa sieste obligatoire), mais justement on se laissait aller à rêver en regardant par la fenêtre. Les paysages étaient dingues, car on faisait spécialement un détour par les Pyrénées" raconte-t-il nostalgique. "On s’arrêtait en pleine campagne pour pique-niquer, on discutait pendant des heures, on écoutait de la musique et on chantait. C’est un peu les moments en famille dont j’ai le meilleur souvenir". Ce type de déplacement est aussi préconisé dans le Manuel de l’antitourisme, qu’il s’agisse de la voiture, du bus, du train ou du vélo. Car les vacances doivent commencer dès que le pas de la porte est franchi, et non une fois les valises posées au guichet de l’hôtel.

Road trip © Unsplash / Pan Xiaozhen

Voyageur du quotidien

Si le tourisme durable semble être une alternative adéquate aux problèmes générés par le tourisme "classique", il n’en est rien selon Rodolphe Christin. "Ce n’est pas ça qui va changer le monde, cela permet simplement de se donner bonne conscience". Ce type de tourisme poursuit en effet lui aussi "une logique marchande et ne représente qu’un très faible pourcentage des pratiques touristiques". S’offrir des vacances chez soi serait une partie de la solution. "Le fait que les gens doivent partir pour être bien trahit le fait qu’ils sont mal dans leur quotidien et veulent l’oublier en partant", explique-t-il. L’auteur propose donc de découvrir (ou redécouvrir) notre environnement. Car se mêler aux touristes de sa propre ville ou prendre la voiture pour explorer une région inconnue à 10 km de chez soi, c’est aussi voyager.

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