Melanie De Biasio: "Le plus grand luxe, c’est la liberté”

Teaser

Plus inspirée que jamais, l’artiste belge touche au sublime avec “Lilies”, chef-d’œuvre de l’année enregistré dans un sous-sol humide sans gros moyens techniques. L’heure de la consécration internationale a sonné. Et c’est mérité. 

Amis mélomanes, imaginez l’album ultime. Celui qui marierait la pop vocale classieuse du Hello d’Adèle, l’esthétique glamour des productions du label jazz Blue Note et la texture moite de “Blue Lines”, chef-d’œuvre de Massive Attack né dans les brumes de Bristol en 1991. Eh bien, ce disque, la Belge Melanie De Biasio l’a enregistré. Il s’appelle “Lilies”, abrite neuf chansons pour trente-neuf minutes de plaisir total et consacre définitivement sa créatrice comme l’une des artistes les plus marquantes de son époque.

Lilies” rappelle tout ce qu’il y a d’unique dans un format album: une histoire, de la profondeur, de l’endurance, de la cohésion. Mais il touchera aussi ceux qui se contentent de piocher çà et là dans une playlist. Il y a du tube radio (Gold Junkies), des chansons qui invitent à s’abandonner sous la boule à facette (Afro Blue) et des caresses langoureuses comme on en trouve dans les grands standards de Billie Holiday (Your Freedom Is The End Of Me, And My Heart Goes On).  On entend du souffle, des respirations, du silence, des délices organiques un peu partout,  mais aussi de simples claquements de doigts renvoyant au blues ancestral (la magnifique prouesse a cappella de Sitting In The Stairwell). Oui, entre trip hop futuriste, jazz urbain et ballades cinématographiques, Melanie De Biasio ne cesse d’explorer et de s’interroger sur la relation qui nous unit à l’Autre, thème majeur d’un disque magistral.

On l’a dit et écrit un peu partout. Ses plus grands fans se nomment Philip Selway (Radiohead), John Parish (PJ Harvey), “E”, le binoclard de Eels ou encore l’encyclopédiste défricheur de talents de la BBC Gilles Peterson. Nous parlons ici de vrais admirateurs et de vraies rencontres, pas seulement d’amitié virtuelle à la Facebook. À trente-neuf ans et après avoir longtemps ramé, la flûtiste et chanteuse carolo ne s’est pourtant pas laissée tenter par une collaboration prestigieuse ou un prête-nom “pour faire joli”. C’est en effet avec “avec trois fois rien”, en gardant seule les rênes de son projet et en s’imposant une discipline quasi monastique qu’elle signe ici le chef-d’œuvre de l’année. Chapeau bas et maximum respect.

Votre album précédent “Blackened Cities” comprenait une seule plage de vingt-cinq minutes. “Lilies” revient aux formats de la pop avec neuf chansons. Un exercice de style ?

MELANIE DE BIASIO – C’est exactement ça. Ces deux disques sont liés.  La chanson Gold Junkies qui figure sur “Lilies” avait déjà servi de base à “Blackened Cities”. J’avais une structure de deux minutes et j’ai proposé à mes musiciens d’improviser dessus. Je leur ai dit : “faites-vous plaisir”.  Ma firme de disques m’a fait confiance pour sortir un album avec un seul morceau de vingt-cinq minutes. Avec “Lilies”, il y a eu le défi de resserrer la matière et la volonté de tout dire en très peu de temps. C’est comme si on demandait à un journaliste de résumer un article de quatre pages en quelques lignes. J’ai dû sortir de ma zone de confort car je ne suis pas à l’aise avec les formats.

Le communiqué de presse parle d’un disque enregistré dans une cave. N’est-ce pas un peu exagéré?

Bon, ce n’est pas une cave. C’était dans le minuscule home studio de Pascal Paulus, qui m’accompagne depuis plusieurs années. “Humide”, “moite”, “brut” sont les mots qui me viennent en tête lorsque je pense aux conditions d’enregistrement. La voix est particulièrement importante sur ce disque. Pour “Lillies”, j’avais en quelque sorte envie que l’auditeur se retrouve dans ma bouche. Et pour arriver à un tel résultat, je savais que j’allais avoir besoin d’intimité.

Vu l’attente et votre “cote” sur la scène internationale, vous auriez pu travailler avec un producteur renommé dans un studio cinq étoiles. Pourquoi ne pas avoir saisi cette opportunité ?

Plusieurs producteurs ont effectivement proposé leurs services mais j’avais envie d’autre chose pour “Lillies”. En 2017, le plus grand luxe pour un artiste, c’est la liberté. Dans ma “cave”, j’enregistrais quand je voulais. J’ajoutais et j’enlevais sans demi-mesure. La règle, c’était “on prend tout ou on ne garde rien, pas de chipotage”. Obtenir un gros budget n’aurait fait que rajouter de la pression. D’une certaine manière, j’ai voulu me préserver de toute attente extérieure. Il y avait aussi un défi technique. Je me suis dit: “comment peux-tu sonner sans équipement sophistiqué 
Toutes mes voix ont été enregistrées avec un micro SM 58, le modèle le plus basique que tu puisses trouver sur le marché.

Lorsque nous nous sommes rencontrés en 2014 pour votre album “No Deal”, vous nous aviez dit avoir signé avec le label de rock indépendant [PIAS] pour sortir de la case “jazz”. Comment les musiciens jazz vous perçoivent aujourd’hui?

Il y a énormément d’empathie à mon égard. Beaucoup de chaleur aussi. Les musiciens jazz sont contents de mon parcours et reconnaissent le fait que j’ai ouvert des fenêtres. Le jazz belge, qui regorge d’artistes talentueux, avait peut-être besoin de cette ouverture. Il y a un courant d’air qui passe désormais entre le jazz, le rock et la pop. C’est bien pour tout le monde.

Dans quel rayon un vendeur de la Fnac doit-il ranger “Lillies” ?

Les étiquettes sont inévitables mais forcément réductrices. Les styles de musique tels qu’on les connaît comme le “jazz”, le “rock”, l”indie” ne sont que des codes commerciaux. La question s’est encore posée avec “Lillies” pour ma firme de disques.  La carte “jazz” semble inévitable mais j’ai envie de dire : “soyons créatifs”. Je préférerais qu’on me situe plutôt par rapport à un autre artiste, une heure du jour ou de la nuit, voire à un film. Mais pour moi, le compliment ultime, c’est quand on me dit que ma musique, “c’est du Melanie De Biasio”.

Il est aussi beaucoup question de blues dans “Lillies”. Comment avez-vous découvert ce genre musical?

Avant mon histoire d’amour avec le jazz, il y avait le blues. Mon père était un grand fan et il me faisait partager sa passion. Sa radio, c’était Classic 21.  C’est comme ça que j’ai découvert les grandes voix blues et, par la suite, David Bowie, Lou Reed ou les Stones.  Quand je chante le blues sur Sitting In The Stairwell, c’est du blues de la ville interprété par une chanteuse blanche. C’est  mon blues à moi. Moderne et urbain. Il n’y a rien de nostalgique là-dedans.  On n’est pas dans les champs de coton.

Votre chanson I Feel You s’est retrouvée dans le trailer d’Alien: Covenant, le blockbuster de Ridley Scott avec des millions de vues sur YouTube à la clé. Que retenez-vous de cette expérience ?

Il a également remporté l’award du meilleur trailer aux États-Unis.  On m’a expliqué que, généralement, la production d’un film choisit un morceau et l’utilise en versant les droits sans même consulter l’artiste. Avec Alien: Covenant, ça ne s’est pas passé comme ça, il s’agit d’un vrai travail de création, j’ai été impliquée dans le projet. Je suis éditrice de mes propres chansons. Ils m’ont contactée pour utiliser le remix que le groupe Eels avait fait de ma chanson I Feel You. Au début, je ne comprenais pas leur choix. Je ne connais rien à l’univers d’Alien et je ne regarde pas ce genre de film. L’équipe de Ridley Scott m’a dit: “viens à Los Angeles, on va te montrer le montage du trailer. Tu décideras après.” Dans le trailer, qui est presque un petit court-métrage, I Feel You colle parfaitement aux images. C’est beau, mystérieux et cohérent à la fois.

Votre musique est aussi souvent utilisée comme bande-son dans les défilés de mode. C’est un univers qui vous touche ?

Les créateurs de mode qui utilisent ma musique devraient me contacter pour m’habiller (rires). Non, je ne connais pas le monde de la mode, mais je reste curieuse. Si ma musique est jouée dans les défilés, c’est qu’elle a sa place et que les stylistes sont sensibles à mon travail.  Je respecte ça…

Les membres de Radiohead vous ont invitée dans leur loge lors du dernier festival Rock Werchter.  Comment les avez-vous rencontrés ?

En 2014, le batteur Phil Selway a déclaré partout que mon disque “No Deal” était le meilleur album publié cette année-là. À la demande d’un magazine anglais spécialisé, il avait même rédigé une chronique élogieuse en utilisant des mots qui m’ont particulièrement touchée. En février 2015, Phil m’avait déjà invitée lors de son concert solo à l’Ancienne Belgique et il m’a encore envoyé un “pass” pour la prestation de Radiohead à Rock Werchter. Sans prétention aucune, je pense que nous faisons partie du même monde. Dès qu’il est question de musique, nous nous comprenons, nous recherchons la même chose. Radiohead m’a proposé d’enregistrer dans ses studios. J’attends le bon moment.

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