Sea Shepherd: les militants de l'extrême

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Quand il s’agit de sauver la vie marine, les volontaires de l’ONG Sea Shepherd feraient presque passer ceux de Greenpeace pour d’aimables boy-scouts en tenue de plage. Rencontre avec trois de leurs membres, des Belges au cœur bien accroché.

L ’image est impressionnante. Un large paquebot sombre dans les eaux territoriales de São Tomé, à quelques centaines de kilomètres des côtes du Nigeria. C’est la fin du Thunder, l’un des six navires braconniers les plus recherchés par Interpol. Le 6 avril 2015, au terme d’une chasse longue de 110 jours à travers la mer australe, son capitaine a pris la décision de saborder son embarcation, ouvrant en grand les écoutilles pour laisser l’eau s’infiltrer dans les cales, alors qu’il était poursuivi depuis des mois par l’ONG Sea Shepherd (les “Bergers de la mer”).

Les occupants du paquebot, qui étaient arrivés au bout de leurs réserves de carburant et de vivres, ont préféré l’option la plus extrême: couler à 4.000 mètres de fond plutôt que de laisser découvrir leur coupable cargaison, comprenant des tonnes de légines, une espèce de poisson menacée dont la pêche est extrêmement réglementée, mais aussi de possibles esclaves. L’entièreté de l’équipage sera finalement secourue par son poursuivant, le Bob Barker, mais aussi par le Sam Simon venu à la rescousse. Les deux bateaux appartiennent à la flottille de l’association environnementaliste, qui vient de réussir l’un de ses plus beaux coups: mettre le Thunder hors d’état de nuire et ce, sans faire le moindre usage de violence. 

Il faut un pirate pour arrêter un pirate. C’est le mot d’ordre de Paul Watson, exclu du navire trop policé de Greenpeace en 1977 pour cause de “divergence d’opinion”. Sans attendre, il fonde alors sa propre ONG, basée sur l’action directe: Sea Shepherd  Conservation Society. Stature imposante, barbe blanche fournie, l’homme de 66 ans a tout du capitaine charismatique. Militant jusqu’au bout de ses combat shoes, il n’hésite pas à ruer dans les brancards et attaque tous ceux qui s’en prennent à la vie marine. Paul Watson a d’ailleurs coulé la moitié de la flotte baleinière islandaise en 1986. Le logo de l’association met d’ailleurs en garde d’emblée, en imitant celui des pirates: une tête de mort imprimée sur fond noir qui surplombe une crosse de berger et le trident de Neptune.

Ils symbolisent la protection de la vie dans les océans et notre détermination à lutter pour les droits des animaux marins à survivre et à être libres de rester ce qu’ils sont” explique ce dernier sur le site de l’ONG. Depuis 2012, il est classé dans la liste rouge d’Interpol en raison de ses actions. Il est aujourd’hui le premier réfugié politique écologique en France. Mais c’est pour lui une goutte d’eau dans l’océan. Tous ses militants partagent sa philosophie et sont prêts à donner de leur vie pour sauver celle des mers. Une tâche aussi considérable qu’urgente: si rien ne change, d’ici 2048 il n’y aura plus aucun poisson dans les océans.

Cette opinion, Anne Van Ingelgem, Tom Engelen, et Jean-Christophe Hanse la partagent entièrement. La première est la fondatrice de l’antenne belge de Sea Shepherd, les seconds sont des volontaires très investis. Le rendez-vous est pris dans un petit bar de la campagne flamande. Avec leur tee-shirt noir à l’effigie de l’association pour laquelle ils se battent sans attendre la moindre rémunération, les militants sont reconnaissables tout de suite parmi la petite foule qui consomme des “pintjes”. Des histoires, ils en ont des tonnes à raconter. Le flot est intarissable et très vite, on comprend le poids d’un tel investissement vital, mais épuisant émotionnellement. 

J’étais la première Belge à rejoindre Sea Shepherd, commence Anne Van Ingelgem. C’était il y a douze ans. À l’époque, il n’existait que deux antennes à l’association, une basée aux États-Unis, l’autre aux Pays-Bas. J’étais activiste pour la cause animale depuis des années, mais j’ai toujours eu une faiblesse pour la vie marine. Je me suis donc inscrite, d’abord pour faire les traductions des textes et me voilà aujourd’hui. En 2010, nous avons décidé de créer le pôle belge. Aujourd’hui, Sea Shepherd est composée de 45 antennes nationales indépendantes. C’est une organisation très pure, il n’y a pas de compromis. À une époque, nous coulions certains bateaux, nous nous introduisions dans des bases soviétiques avec un zodiac… Aujourd’hui, nous avons arrêté ces méthodes coups-de-poing. Mais dans l’essence, nous sommes restés les mêmes. ” Ne pas faire de compromis, c’est la seule manière de faire bouger les choses selon ces membres. Attaquer de front pour tenter de sauver les baleines, emblème fameux de l’ONG, mais aussi les dauphins, les globicéphales, les tortues de mer, les thons rouges, les légines, les orques… Les troupes de Sea Shepherd ne peuvent donc pas se permettre de s’embarrasser d’un élément à moitié convaincu ou, pire, d’un “espion industriel”. Voilà pourquoi chaque militant passe par un questionnaire où l’on mesure sa compassion, puis par une phase de probation d’un an avant d’intégrer réellement les rangs de l’association.

Ici, tout le monde est vegan en mission. Pas de produit d’origine animale, que ce soit dans l’alimentation ou dans la consommation générale. Des critères très sélectifs qui n’ont pas empêché que les rangs grossissent rapidement. “Au début, nous n’étions qu’une dizaine et nous n’avions qu’un vieux bateau en bois qui devait dater de 1959. Aujourd’hui, on a multiplié ce chiffre par plusieurs multiples de dix, surtout depuis que l’on diffuse la série documentaire Les justiciers de la mer.

Accepter de partir sur les flots pendant des semaines, sur ses propres congés et sans rémunération, n’est pas donné à tout le monde. “ À un moment, explique Jean-Christophe, à force d’avoir vu des reportages et des documentaires sur l’état de la mer et de la planète en général, je me suis rendu compte qu’il fallait que j’agisse. Sea Shepherd présentait les choses d’une manière complètement différente des autres, proposait un engagement total. Il n’y avait pas le petit côté bobo irritant que l’on retrouve dans certaines autres associations. Les objectifs de Paul Watson étaient extrêmement clairs: les actions qu’il voulait entreprendre, il les mettait en place lui-même directement et ne déléguait pas à des troupes inconnues. C’est une preuve d’engagement sans faille. Je ne pouvais plus rester les bras croisés dans mon fauteuil à me lamenter. Égoïstement, agir pour la planète me permet de pouvoir me regarder dans la glace quand je rentre chez moi .”

Ils sont des dizaines comme lui à avoir ouvert les yeux grâce aux vidéos de Sea Shepherd. Comme l’association de défense des animaux L214, l’ONG utilise des techniques de communication extrêmement bien rodées et n’hésite pas à dévoiler les images les plus dures des massacres qui se produisent en mer 24 h/24, 7 jours sur 7. Visage chaleureux, crâne rasé et regard incisif, Tom Engelen abonde dans ce sens. “Lors de nos actions, la caméra est l’une de nos armes les plus puissantes. Mais il y a un revers à la médaille. C’est la raison pour laquelle nous devons être extrêmement attentifs quand nous recrutons des volontaires, cette médiatisation attire beaucoup de gens, mais pas forcément pour les bonnes raisons.” Résultat, le compte Instagram de l’ONG est suivi par 228.000 personnes et la page Facebook affiche plus d’un million d’abonnés. Soit plus que la page officielle d’un acteur comme Jean Dujardin.

Quoi qu’il en soit, ces images parfois insoutenables permettent d’attirer l’œil du grand public sur certaines traditions barbares qui persistent encore au vingt et unième siècle. Parmi elles, les eaux rouge sang de l’Atlantique Nord suite au massacre des globicéphales aux îles Féroé, rattachées au Danemark. Sorte de grand dauphin noir dont la tête est surmontée d’une bosse, le globicéphale est un cétacé protégé, paisible et extrêmement sociable qui vit au sein de larges groupes. Malgré leurs bonnes bouilles, ces delphinidés sont tués en masse (jusqu’à 1.500) chaque année par les habitants des îles Féroé. Pour le sport… et la tradition.

Une barbarie légalisée

Une tuerie récréative tout à fait légale aux îles Féroé nommée “Grind”. Le statut particulier de ces îles, qui disposent d’une certaine autonomie, leur permet d’échapper en partie à la législation européenne et de perpétuer cette barbarie sans le moindre souci. C’est l’un des plus gros combats de Sea Shepherd, comme l’explique Jean-Christophe. “ En 2014, j’ai eu vent d’une mission aux îles Féroé, le “Grind Stop”. Je voulais y aller, j’ai expliqué mes motivations à Tom et Anne et j’ai été retenu pour faire partie des volontaires après avoir rempli le formulaire d’inscription.

Jean-Christophe est alors missionné pour rejoindre la campagne aux îles Féroé. En raison des réglementations, l’action y complexe. Les équipes de Sea Shepherd ont mis en place des dizaines de tactiques pour éviter le massacre, avec succès en 2014. “ Nous repérions les cétacés depuis les côtes et nous informions nos bateaux pour faire fuir les globicéphales avant qu’ils soient repérés par les chasseurs. Nous avons trois embarcations. Autant dire que nous ne faisons pas le poids face à un navire de la marine de guerre danoise. Cette stratégie nous a permis de sauver des centaines de vies. Malheureusement, il est arrivé que les chasseurs soient en avance sur nous. ” En 2014, seuls 33 cétacés ont été tués.

Quand une chasse a commencé, il est impossible de l’arrêter. Les membres de l’ONG ne peuvent pas intervenir physiquement, d’autant que la législation a encore changé en 2015 et oblige toute personne voyant un groupe de globicéphales à obligatoirement le signaler aux autorités féringiennes pour que le Grind s’organise. Les activistes peuvent ainsi être arrêtés, recevoir une amende de 2.500 dollars et être placés en détention.

La seule chose que l’on peut faire finalement, c’est attirer l’attention des gens. En 2014, il était encore possible de repousser certains cétacés, mais en 2015, c’était foutu. On était arrêtés automatiquement dès que l’on passait la barrière de “protection”. ” Le Danemark qui est un État européen et qui a donc signé la convention de Berne viole ainsi les lois de protection animale sous prétexte de défendre une chasse traditionnelle. Une chasse qui, lors des siècles derniers, permettait aux habitants des Féroé de se nourrir après de longs mois d’hiver.

En 2018, les carcasses ne servent plus à rien et sont rejetées à la mer, la viande des globicéphales est impropre à la consommation à cause des différents produits toxiques que l’on retrouve en mer. Les méthodes de ces grinds ont également évolué. À l’époque, les Féringiens chassaient avec des bateaux à rames. Aujourd’hui, ils utilisent des jet-skis et des GSM. Résultat, la taille des familles de ces dauphins diminue d’année en année: il y a cent ans, ces groupes pouvaient atteindre un millier d’individus, alors qu’en 2017 on ne compte parfois que 200 têtes.

Un combat sans fin

Difficile de se blinder face à de telles traditions quand on se lève chaque matin dans l’espoir d’améliorer l’état de la planète. “ C’est une culture extrêmement sanguinaire. Ils tuent aussi des dauphins et des orques, quand il y en a. Ils massacrent tout ce qui bouge. Dans ces conditions, il faut que l’on se supporte mutuellement, que l’on se serre les coudes, continue Tom Engelen. Ces campagnes, c’est une sorte de long cauchemar éveillé avec quelques petites siestes au milieu. On ne dort pas beaucoup, on est en action en permanence quand il y a de la lumière. Et dans ces régions en été, le soleil ne se couche presque pas. Je me souviens d’un grind où tous les membres de l’équipe avaient été arrêtés, il ne restait plus qu’un activiste de libre. La seule chose qu’il pouvait faire, c’était se mettre au milieu des dauphins, dans l’eau, pour filmer la tuerie. Il a pleuré toute la journée du lendemain.”

Malgré les lois, qui rendent désormais toute action impossible aux Féroé, il y a tout de même une lueur d’espoir: la conscientisation du grand public. Face à l’incompréhension du reste du monde, ce petit archipel perdu dans l’Atlantique Nord arrêtera peut-être ses chasses traditionnelles. Et ce grâce aux images de Sea Shepherd. Reste encore à enrayer la chasse à la baleine, toujours pratiquée par le Japon, l’Islande, le Danemark et la Norvège, à tenter d’empêcher la pêche aux dauphins dans la baie de Taiji au Japon, à sauver les tortues de mer de la pollution, à dénoncer l’utilisation des filets dérivants… Le combat est loin d’être terminé.

 

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