VIDÉO. Respirer tue

Pollution de l'air ©Fotolia
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Le problème de la pollution ambiante n’est pas vraiment une priorité dans notre pays. Pourtant, c’est un scandale que l’on respire. Chaque jour. Chez nous, les alertes à la qualité de l’air se multiplient et s’installent sournoisement comme une habitude. Les autorités préfèrent fermer les yeux et cacher les instruments de mesure. Cette semaine, Greenpeace a envoyé une lettre de mise en demeure aux ministres de l’Environnement Joke Schauvliege (Flandre) et Carlo Di Antonio (Wallonie). L'organisation demande à "respirer de l'air pur". Et "tout de suite". Petite piqûre de rappel sur la situation avec notre dossier sorti en février dernier.

C ’est un sujet que les politiques préfèrent négliger, mais les alertes sont de plus en plus nettes. À deux reprises en décembre, pendant plusieurs jours en janvier et pas plus tard que la semaine dernière, le seuil d’information (50 microgrammes de particules fines par mètre cube, soit 50 µg/m³) a été dépassé dans plusieurs villes du nord au sud du royaume. Passé cette limite, les pouvoirs publics sont tenus de déconseiller les activités physiques intenses en plein air, surtout chez les personnes souffrant de problèmes respiratoires, ou de les inciter à limiter les déplacements motorisés. 

Sauf qu’il faudra faire beaucoup mieux que ça. En réalité, le smog est en train d’envahir toute l’Europe. Londres a connu le 23 janvier 2017 l’épisode de pollution aux particules fines le plus important depuis avril 2011, avec une alerte maximale dans huit autres régions du Royaume-Uni. Après la Chine et l’Inde, les Polonais découvrent “l’Airpocalypse” au sud du pays où les centrales électriques à charbon sont encore nombreuses, les niveaux auraient atteint… 900 µg/m³. Près de dix fois plus qu’à Bruxelles. Pire qu’à Pékin. Les facteurs, là-bas comme ici: le trafic automobile, l’activité industrielle, le chauffage résidentiel, le froid, la chaleur, l’absence de vent. 

Oxydes d’azote, ammoniac, particules fines et autre Black Carbon (un mélange complexe de particules) se retrouvent en suspension dans l’air, invisibles, et s’infiltrent dans les poumons et le sang. L’impact de la pollution de l’air sur la santé est grave: allergies, asthme, maladies respiratoires, mais aussi cancer du poumon ou AVC. L’air est-il devenu toxique au point de tuer? Les scientifiques en sont désormais convaincus. À elle seule, la pollution atmosphérique est responsable de 6,5 millions de décès dans le monde, dont un demi-million en Europe chaque année, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En Belgique, c’est 12.000 personnes qui meurent chaque année avant leur heure. Outre le coût humain, selon une étude européenne, la pollution due aux particules fines et à l’ozone coûterait à la Belgique entre 10 et 30 milliards d’euros par an. Une menace bien plus discrète que les conflits armés, mais tout aussi fatale. 

Dans les villes les plus polluées du monde, respirer équivaut déjà à fumer un à deux paquets de cigarettes par jour… Nous n’en sommes pas là chez nous, mais, malgré de vrais progrès, notre pays est le pire en Europe en termes de qualité de l’air. Juste derrière le Monténégro, selon l’Agence européenne de l’environnement (AEE). Bruxelles, l’une des villes les plus embouteillées de la planète, enregistre des valeurs désastreuses de concentration de particules fines polluantes. On y dépasse les normes de teneur moyenne annuelle en petites particules (PM 10, dont le diamètre est inférieur à 10 micromètres) de 30 % par rapport aux recommandations de l’OMS. Quant au seuil recommandé de fines particules (PM 2,5 - diamètre inférieur à 2,5 micromètres), il est, lui, dépassé de 80 %. “ À Bruxelles, un cycliste ou un piéton respire chaque jour autant de polluants qu’un fumeur passif. Et dans le trafic, un automobiliste est encore plus exposé”, affirme Olivier Brasseur, chef du laboratoire “Qualité de l’air” de Bruxelles-Environnement. “ Ça n’a peut-être pas l’air toxique, mais même les accros à la nicotine font des pauses entre deux cigarettes. Or, que vous soyez à l’extérieur ou à l’intérieur, impossible de choisir: vous respirez tout le temps .”


Des capteurs citoyens pour mesurer la pollution... par moustique-mag

Des stations de mesure à l’arrêt

Certes, sur plusieurs fronts, des progrès ont été faits en Belgique. “ Depuis 15 ans la situation tend à s’améliorer, surtout en Wallonie, souligne Philippe Maetz, expert à la Cellule interrégionale de l’environnement (Celine). Dès que vous passez le bassin Sambre-Meuse, la qualité de l’air est meilleure. Par exemple, le dioxyde de soufre a vu ses émissions diminuer de 74 % de 2000 à 2015. ” À l’origine de cette amélioration, de nouvelles réglementations sur les équipements et les contrôles, l’essor d’énergies renouvelables et des combustibles moins soufrés. Le plomb, mais aussi les émissions de cadmium, liées à la combustion de pétrole et de charbon, à la sidérurgie ou à l’incinération d’ordures, ont aussi diminué drastiquement depuis 2000.
Pour autant, la marge de progrès reste immense. D’autant plus qu’en Wallonie, à peine 23 stations de mesure télémétrique fonctionnent en continu. Insuffisant pour relever les concentrations locales. Et encore, les autorités belges ont les yeux rivés sur les normes européennes, les seules contraignantes (et encore, pas toutes), résultats de compromis économico-politiques, alors que scientifiques, experts et militants se réfèrent aux valeurs-guides de l’OMS, plus sévères et plus adaptées à la condition humaine. À cela s’ajoute un nouveau problème: l’apparition de nanoparticules et de nouvelles molécules aux effets cocktails encore inconnus des scientifiques.

Du coup, quels polluants cibler? Oxydes d’azote et particules, notamment, sont dans la ligne de mire. Les premiers, dont le dioxyde d’azote, très lié aux transports, ont vu leurs émissions baisser de 20 % en 15 ans en Belgique. Mais les pots catalytiques, le renouvellement du parc automobile et les normes d’émissions européennes n’ont pas vraiment permis de contrebalancer l’intensification du trafic. Résultat: le secteur des transports, principalement à cause des moteurs diesel, émet 68 % des oxydes d’azote à Bruxelles. Ainsi, la concentration d’un gaz toxique tel que le dioxyde d’azote baisse moins rapidement que prévu. Et, de manière régulière, certaines communes dépassent chaque année les normes imposées. “ En Région bruxelloise, les plus critiques restent Haren, Molenbeek, qui dépassent très franchement la norme européenne .”

Des citoyens en justice

“Lutter contre cette pollution, c’est d’abord bien la connaître”, explique Liévin Chemin, responsable des programmes “air et mobilité” au sein du Bral (Mouvement urbain pour Bruxelles). Sauf qu’à Bruxelles, il semblerait qu’on ne préfère rien savoir. “ On n’y compte que douze points de mesure, dont deux sont à l’arrêt et quatre ne publient aucune mesure pour les particules de diamètre inférieur à 10 micromètres, les fameux PM 10 .” Ainsi, la station située rue Belliard avait prélevé en 2012 et 2013 une concentration annuelle de dioxyde d’azote de plus de 60 µg/m³, ce qui est donc bien supérieur à la valeur limite de 40 µg/m³ fixée par l’Europe. Avant d’être fermée. La station Arts-Loi avait, elle, prélevé des concentrations supérieures à 100 µg/m³. Avant désactivation…
Qui plus est, les stations qui fonctionnent effectivement sont de plus en plus contestées: en effet, les normes européennes imposent de les placer là où les taux de pollution sont les plus forts, mais à 4 mètres de hauteur. C’est sans doute très utile pour se faire une idée de la “pollution de fond”, qui permet de comparer les pays entre eux, mais ce n’est pas représentatif des concentrations réelles au sol, à hauteur d’homme. Un réseau de contrôle “ très insuffisant, car c’est sur l’ensemble du territoire que les habitants respirent un cocktail de pollutions. Et pas seulement sur les zones périphériques, dont les stations ne donnent qu’une estimation de fond”. Soulignant aussi qu’au-delà des pics qui conduisent les pouvoirs publics à prendre des mesures ponctuelles, c’est toute l’année que les populations sont exposées à une “pollution silencieuse” de l’air. Relation de cause à effet? La transparence de l’information diffusée par les autorités bruxelloises commence à être remise en cause. En janvier, cinq citoyennes bruxelloises - des mères de famille - ont porté plainte contre la Région bruxelloise pour non-respect des normes européennes en matière de dioxyde d’azote.

Comme le rappelle Ugo Taddei, avocat chez ClientEarth, une ONG spécialisée dans les affaires environnementales, “ à Bruxelles, la pollution est telle qu’il suffit de conditions météorologiques exceptionnelles pour faire exploser les seuils”. L’ONG, qui en saisissant la justice allemande a déjà réussi à faire bannir les voitures roulant au diesel à Düsseldorf, veut désormais obliger la Région à adopter un plan plus ambitieux sur la qualité de l’air avec des mesures détaillées, un calendrier clair et contraignant. “ L’air que nous respirons à Bruxelles est toxique. Tellement toxique qu’il fait au moins 2.000 victimes prématurées chaque année. La ville est en illégalité avec la loi européenne depuis six ans déjà. Il y a là un scandale. Nous le savons, mais nous fermons les yeux.”
Alors pourquoi rien ne bouge? En réalité, des mesures sont prises. Mais pas assez vite et certainement pas assez au regard de la gravité du problème. Ni au regard de la nouvelle sensibilité du public. Bruxelles attend beaucoup de la création, début 2018, de sa “zone de basses émissions” régionale qui bannira la plupart des véhicules diesel d’ici 2025. Selon la ministre bruxelloise de l’Environnement Céline Fremault (cdH), l’instauration de la zone permettra de diminuer de 27 % les émissions d’oxydes d’azote, de 53,5 % celles du Black Carbon, de 19,8 % les PM 2,5 et de 7,9 % les PM 10 d’ici à 2020. Mais seule, cette mesure ne suffira pas. “ On estime par exemple que 45 % de la concentration en dioxyde d’azote est importée. Ce qui signifie que, dans le cadre des mesures les plus draconiennes, on ne pourra agir que sur 55 % de cette production ”, note Olivier Brasseur de Bruxelles-Environnement. Sans doute aurait-il mieux valu imposer un péage urbain pour financer davantage les transports en commun, les pistes cyclables et les futures bornes électriques.

“J’entends et je comprends les inquiétudes, reconnaît la ministre de l’Environnement. Bruxelles est montrée du doigt depuis de nombreuses années. Mais nous préparons aussi d’autres mesures, comme une réforme de la fiscalité environnementale pour juin 2017 et une réforme de la taxe de circulation pour 2020. Et s’il faut aller au-delà, j’y suis prête.” Rapprocher les seuils d’information des normes de l’OMS? “ Je travaille à la révision des seuils pour les rendre le plus pertinents possible.” Ou encore interdire de circulation à Bruxelles tous les véhicules diesel, comme à Tokyo? “Après 50 années du “tout à la voiture”, il est évident qu’il faut changer de forme de mobilité. Mais donnez-nous le temps de faire les choses graduellement et de mieux conscientiser le public”, soupire la ministre. Et de lâcher: “Bruxelles pourrait être en capacité de sortir du diesel vers 2030”.

L’air aussi nocif que le tabac

Pas sûr que nos poumons veuillent patienter si longtemps. Parce que, presque aussi sûrement que fumer tue, respirer tue aussi. L’air vicié est même devenu “la forme de pollution la plus meurtrière dans le monde. Avec des effets aussi dévastateurs sur l’organisme que le tabac”, avertit le docteur Maria Neira, directrice du département Santé publique à l’OMS. Depuis une dizaine d’années, les chercheurs accumulent les preuves sur les particules liées au diesel et les autres polluants que nous respirons. Des études épidémiologiques aux expériences animales jusqu’à la recherche de pointe, le constat est unanime: la pollution est devenue un “tueur silencieux”. Et lorsqu’elle ne tue pas, elle nuit gravement à la santé publique.

De plus, la pollution atmosphérique est pour une large part “invisible”. Dans les 15 mètres cubes d’air respiré chaque jour par un adulte, se concentrent quantité de produits dangereux pour la santé qui ne sont ni vus ni sentis. “ Dans l’air pollué des villes, on retrouve jusqu’à 3.000 substances dont 100 sont jugées cancérogènes. C’est un cocktail semblable à celui des cigarettes. D’ailleurs, la pollution de l’air provoque le même type de cancers, explique le docteur Neira. Nos ancêtres n’étaient pas exposés à tous ces produits. Et du fait que ces polluants n’existent pas dans la nature, le corps humain n’a pas de mécanisme efficace pour s’en débarrasser.”

Mais l’ennemi que tout le monde désigne depuis des années se décompose en deux mots: particules fines. Ces poussières minuscules, ou microparticules, ont des origines diverses. En milieu urbain, leur concentration doit beaucoup à la croissance continue du parc automobile. Les chauffages économiques aux pellets ou au bois, qui se répandent notamment dans les Ardennes, en sont un autre gros pourvoyeur. Comme on l’a vu, on distingue, selon leur épaisseur, les PM 10 et les PM 2,5. Ces dernières sont les plus dangereuses. Leur taille minuscule, beaucoup plus fine qu’un cheveu, les infiltre jusqu’aux alvéoles pulmonaires. “ Passé ce filtre, elles pénètrent dans le sang et peuvent atteindre tous les organes”, explique le professeur Alain Michils, pneumologue à l’hôpital Érasme. Ces particules portent aussi beaucoup d’autres polluants comme le dioxyde de soufre, l’azote, l’ammoniac et les métaux lourds, ce qui les implique dans l’apparition des cancers.

La pollution attaque tout

Concrètement, qu’arrive-t-il quand on est exposé aux particules fines dans l’atmosphère? “ Dans les heures qui suivent, il y a d’abord une exacerbation des symptômes d’asthme et de bronchite. Surtout chez les personnes qui présentent déjà une affection respiratoire chronique. Ce sont des effets gênants, mais réversibles, explique le professeur Alfred Bernard, toxicologue à l’UCL et directeur de recherche au FNRS. En période de pollution, le cerveau et les autres organes sont moins oxygénés. Comme les cellules ne respirent pas correctement, cela engendre une asthénie, c’est-à-dire une fatigue. Manque d’appétit, manque d’initiative, la pollution attaque tout. Ce qui est plus sévère, et dont il faut se méfier, ce sont les risques d’accidents vasculaires. Un risque qui concerne les personnes qui ont déjà une insuffisance cardiaque ou respiratoire chronique, celles qui ont un lourd passé tabagique, et également les personnes en surpoids.”
 
Avec ses confrères de l’Université de Hasselt, le professeur Alfred Bernard a démontré que les polluants d’une taille inférieure à 2,5 microns provoquent une inflammation pulmonaire dès qu’ils atteignent une concentration de 20 µg/m³. Il suffit donc de peu. Par exemple, de une heure ou deux dans un embouteillage. Mais le chercheur va plus loin: ses études montrent qu’à chaque augmentation de 10 microgrammes par mètre cube, ces particules fines provoquent un excédent de mortalité de 7,5 %. “ À Bruxelles, nous avons même mesuré qu’il y a 10 % de décès supplémentaires à chaque fois qu’on atteint une concentration de 20 µg/m³ de particules fines. ” Alors que la valeur journalière recommandée par l’OMS concernant les particules PM 2,5 se situe à 25 µg/m³.
Les seuils d’information n’ont donc que des vertus… d’information. “ Le politique oublie qu’il n’existe pas de seuil de pollution “sain”. Même les niveaux recommandés par l’OMS sont déjà létaux ”, torpille le professeur Bernard. Et d’insister: “ L’exposition aux particules fines dure toute l’année et leurs effets sanitaires ne sont pas liés à des périodes spécifiques. C’est l’accumulation par expositions répétées aux polluants qui débouche sur des pathologies”. De ce fait, la gravité des affections n’est pas forcément corrélée aux pics de pollution les plus spectaculaires mais plutôt à une pollution “à bas bruit”, un fond de sauce délétère qui enflamme les poumons. Face à de tels constats, l’inaction porte un nom: le déni. 

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