Patrice Cani: "L’intestin est la meilleure ambulance de l’homme"

Cani ©Photonews
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Chaque semaine, nous vous proposons un article en intégralité paru dans Moustique. Cette fois-ci, nous nous intéressons à celui qui a découvert l'Akkermansia muciniphila, une bactérie intestinale miraculeuse qui soignerait l'obésité et le diabète. 

Vous parlez d’une communication virale… Depuis que le Pr Patrice Cani, de l’UCL, a publié le résultat de ses découvertes à propos de la bactérie Akkermansia muciniphila dans la prestigieuse revue britannique Nature Medicine, la nouvelle a été reprise en quelques jours sur tous les continents. En coréen, en japonais, en espagnol, en russe, des dizaines   d’articles chantent dans toutes les langues la bonne nouvelle. Près de vingt ans de recherches effectuées par le Pr Cani et son équipe ont prouvé que la bactérie avait un effet curatif sur les souris souffrant d’obésité, de diabète mais aussi de maladies cardiovasculaires ou d’inflammations intestinales. 

Qui plus est, l’équipe de scientifiques termine une série de tests sur des humains pour confirmer que ce qui est valable pour la souris l’est aussi pour l’homme et a mis en évidence que la bactérie est plus efficace lorsqu’elle est pasteurisée. Une véritable avancée de la recherche fondamentale saluée par tous. Notamment l’industrie pharmaceutique. Et le Brabant wallon, qui pourrait par ce biais fournir quelques centaines d’emplois supplémentaires, dans une future “spin-off”, l’association entre recherches universitaires et  business faisant le succès de la province depuis des années. 

Quant aux perspectives d’application de la bactérie, il n’est pas impossible qu’un médicament à base de cette bactérie soit commercialisé dans les quatre ou cinq ans. Pour deux milliards de clients potentiels. Un sacré marché. Pourtant, le jeune chercheur Patrice Cani, qui aura 39 ans à la fin décembre, garde la tête sur les épaules. Il sait qu’il touchera des clopinettes quand un tel médicament verra le jour et se réjouit d’une chose: c’est qu’une partie des futurs profits ira dans la poche de l’UCL. Et viendra financer d’autres projets comme le sien. Un pur, le professeur Cani. Comme sa recherche. Fondamentale. 

Vous sortez d’un milieu de scientifiques ?

PATRICE CANI - Non, pas vraiment… Mon père est musicien, ma mère fabrique des vêtements. C’est plutôt un milieu artistique d’origine immigrée: mon père est italien, ma mère, espagnole et l’on a vécu dans la région de Charleroi. J’ai beaucoup de chance, mes parents sont très jeunes: juste 20 ans de plus que moi, ce qui fait qu’on a eu une relation très complice, j’ai eu beaucoup de liberté. J’avais les cheveux longs, des boucles d’oreilles, j’ai pu me faire tatouer très jeune, la planète Terre entourée d’un dauphin…

On rêve d’être astronaute, star de la chanson ou du cinéma, quand avez-vous décidé de faire un doctorat en sciences biomédicales ?

P.C. - Ma mère me dit que tout petit je lisais la composition inscrite sur les étiquettes de produits alimentaires. Je connaissais, paraît-il, la signification des codes des additifs du type E471, etc. Puis, plus tard, adolescent, je mangeais très mal et j’ai eu des problèmes de poids. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse attention. J’ai fait du sport, et j’ai changé mon alimentation. Les effets sur mon corps, sur ma santé m’ont fasciné. Comme, à la maison, on a une culture méditerranéenne, donc centrée culinairement sur les fruits, les légumes, l’huile d’olive, j’ai pu approfondir le sujet d’autant que ma “nonna” cultivait son potager. Par ailleurs, dans une partie de ma famille, on a un gros souci de maladies cardiovasculaires. J’ai fait le lien entre certaines carences alimentaires et détérioration de la santé. Le lien entre l’alimentation et la santé… Et puis, lorsque j’étais doctorant, tout ce qui touchait aux probiotiques - des compléments alimentaires qu’on peut ingérer pour améliorer sa flore intestinale - commençait à émerger. Naturellement, je me suis tourné vers ce qui était à l’avant-garde de ce mouvement: les bactéries intestinales.

Pourquoi était-ce avant-gardiste ? 

P.C. - Il y a un peu moins de 20 ans, faire une thèse de doctorat sur le dialogue entre le tube digestif et le cerveau, permis par des hormones produites par l’intestin grâce à des bactéries était - presque - considéré comme loufoque.

Comment la recherche sur l’Akkermansia muciniphila, la bactérie célèbre maintenant de la Russie au Brésil, a-t-elle débuté ?

P.C. - On s’est rendu compte en analysant des macrobiots - ce que l’on appelait avant les “flores intestinales” - de patients que l’Akkermansia était beaucoup moins présente chez les personnes souffrant d’obésité. Je me suis donc intéressé à l’étude de cette bactérie sans disposer de budget spécifique, en bricolant: un mi-temps d’une doctorante par-ci, un quart temps de laborantin par-là…

De l’artisanat, en quelque sorte…

P.C. - Oui, c’est le problème de la recherche fondamentale, elle dispose de très peu d’argent.

Ça veut dire que vous-même vous avez réalisé  les expériences en laboratoire ?

P.C. - Oui, oui, j’ai manipulé des souris durant près de 15 années. Cela fait très peu de temps que je ne suis plus “à la paillasse” comme on dit dans notre jargon, à faire des prélèvements ou à aller en animalerie.

Le charme discret de l’intestin, écrit par une jeune médecin allemande, s’est vendu à des millions d’exemplaires. Comment expliquer la mode que connaît cet organe digestif ?

P.C. - Ce n’est pas une mode, c’est un juste retour des choses. L’intestin a été longtemps négligé et était considéré comme un “tube” digérant des aliments et donnant de l’énergie au corps, point-barre. Or, c’est bien plus complexe: l’intestin a des rapports avec le cerveau, les muscles, le corps entier, il s’agit de savoir comment pour améliorer le fonctionnement du corps et sa santé. Je crois que cette notion commence à percoler dans l’opinion publique.

Avez-vous repéré d’autres bactéries intestinales susceptibles d’avoir des effets bénéfiques sur la santé ?

P.C. - Oui. Il y a d’autres bactéries de ce type. On a quelques candidates potentielles mais je ne suis pas assez loin dans mes recherches pour vous en dire plus si ce n’est qu’en termes de pistes d’application on pourrait s’attaquer au stress, à l’anxiété, à la dépression, aux addictions… Mais aussi aux douleurs chroniques. L’intestin ce n’est pas le “meilleur médecin” que l’on a en nous, mais c’est certainement le meilleur vecteur de médicaments. L’intestin est la meilleure ambulance de l’homme.

Vous faites l’actualité médicale mondiale en ce moment, le centre universitaire Saint-Pierre/ULB vient d’annoncer une percée en matière de guérison du sida. La recherche belge se porte bien ou est-ce l’effet du hasard ?

P.C. - Je pourrais dire que les chercheurs belges arrivent à faire du boulot correct avec très peu de moyens. Le  “compromis à la belge” fonctionne dans le domaine de la recherche scientifique même si, je le disais tout à l’heure, ça tient plus du rafistolage, du bricolage à certains moments. Certains vont vous dire que c’est très bien parce que ne pas avoir tous les moyens permet de réfléchir plus. La contrainte “pousserait” le talent ou l’imagination. C’est l’avis, entre autres, de certains collègues étrangers. Et finalement, en valeur absolue, la recherche belge est assez performante. De même, à l’étranger, nos scientifiques sont considérés comme des gens très bien formés. La formation doctorale en Belgique est très bonne. Mais je reste persuadé que le mode de financement est trop limité: on a des budgets sur un an, deux ans, maximum 4 ans et à chaque fois il faut rendre un dossier, tout recommencer. L’horizon est trop court. Il n’est donc guère étonnant que de nombreux chercheurs quittent le pays. Maintenant, il y aura toujours des chercheurs - dont je fais partie - qui resteront en Belgique pour des raisons familiales…

Si vous n’aviez pas d’enfants…

P.C. - Sans ma famille, non, je ne resterais pas en Belgique. Je serais certainement au Canada où la politique de recherche est différente: il y a beaucoup moins de “bricolages” et les horizons de temps de recherche sont bien plus grands !

Vous avez pris quoi au petit-déjeuner ce matin ?

P.C. - Des céréales avec des noix et des fruits secs dans du lait, un café et une grande cuillère de miel…

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