À l’ombre des blockbusters

Teaser

Le gratin du cinéma français est à l’affiche de Juste la fin du monde,  de Xavier Dolan. Pourquoi les stars affectionnent le cinéma d’auteur? Enquête sur une tendance qui ne date pas d’aujourd’hui.

Cher monsieur Rossellini, j’ai vu vos films et les ai beaucoup appréciés. Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui sait très bien parler anglais et qui en italien ne sait dire que “ti amo”, alors je suis prête à venir faire un film avec vous”. Celle qui signe cette lettre en 1948, c’est Ingrid Bergman star hollywoodienne confirmée depuis  Casablanca et égérie d’Alfred Hitchcock. L’heureux destinataire, c’est le cinéaste Roberto Rossellini, pionnier du néoréalisme italien avec Rome, ville ouverte. Rossellini n’a vu aucun des films de Bergman et ne sait pas qui elle est. Mais séduit par la lettre, il lui propose le rôle que devait tenir Anna Magnani dans son prochain film. De ce coup de foudre artistique et amoureux naîtra le très volcanique Stromboli, véritable mythe du cinéma mondial qui symbolise surtout la rencontre entre deux univers. On y voit la star hollywoodienne entourée de pêcheurs siciliens dans le rôle d’une exilée lituanienne après la guerre. Tout un symbole, et une prise de risque artistique réelle pour l’actrice qui sacrifia à Rosselini sa carrière américaine. Comme Ingrid Bergman, d’autres actrices célèbres n’ont pas hésité à solliciter des metteurs en scène du cinéma d’auteur. Petit tour de piste.

Après avoir vu les films de Bruno Dumont (cinéaste de l’ultra-réalisme mystique, avec La vie de Jésus, Hors Satan), l’actrice Juliette Binoche (oscarisée pour Le patient anglais mais aussi à l’aise chez Kiarostami ou Haneke) lui téléphone directement. Dumont a alors l’idée de lui proposer le rôle de la sculptrice Camille Claudel dans Camille Claudel 1915, où l’actrice évolue dans un vrai hôpital psychiatrique. 

Coutumière des prises de risque artistiques, l’actrice Isabelle Huppert accepte aussi souvent de se lancer dans les premiers films de jeunes réalisateurs prometteurs. Chez nous, elle a été la mère de Jérémie et Yannick Renier dans le film Nue-propriété de Joachim Lafosse, qui nous a confié à cette occasion sa reconnaissance envers la star. “Isabelle Huppert a un peu été ma mère de cinéma. Ça m’a beaucoup aidé par la suite, les choses se sont enclenchées plus vite pour moi. D’autant plus qu’Isabelle a la      réputation d’être très exigeante. Mais je pense qu’une actrice de sa dimension n’accepte pas le film d’un inconnu par hasard. C’est avant tout le scénario qui lui plaît. Une productrice lui avait parlé de mon projet, et elle a accepté. En fait c’est elle qui m’a choisi” conclut Joachim Lafosse, qui a pu ensuite convaincre Niels Arestrup (pour À perdre la raison), Vincent Lindon (pour Les chevaliers blancs) ou plus récemment Bérénice Bejo (pour L’économie du couple). 

Tous ses films ont été remarqués dans de grands festivals, mais Joachim Lafosse concède que “ce qui est fondamental pour un réalisateur, c’est d’appartenir à une agence artistique. À partir de là, un accès à un gros casting est possible”, même si le cinéaste avoue trouver “encore plus jubilatoire, encore plus émouvant de découvrir un acteur non connu”. Ça a été le cas dans Élève libre avec Pauline Étienne et Jonas Bloquet, qui montait d’ailleurs les marches du dernier festival de Cannes avec Isabelle Huppert dans le thriller Elle de Paul Verhoeven. 
Récidiviste en matière de prise de risque artistique,   Isabelle Huppert sera également bientôt à l’affiche du prochain film du réalisateur belge flamand Bavo             Defurne, Souvenir (qui vient d’être présenté au festival de Toronto), où elle interprète une ancienne chanteuse de l’Eurovision déclassée qui tombe amoureuse d’un ouvrier dans une usine de pâté (le jeune Kévin Azaïs). Sortie prévue en décembre chez nous.

La suite dans le Moustique du 21 septembre 2016

Famille je vous aime

Quelque part dans le monde, dans une ville non répertoriée sur la carte (de toute façon on ne sortira pas de la maison de famille, sauf pour une virée claustrophobe en voiture entre Cassel et Ulliel qui s’engueulent), un jeune homme de 34 ans prévient le spectateur en voix off dans un prégénérique assez sombre qu’il va annoncer sa mort prochaine à sa famille pas vue depuis douze ans. Tenant jusqu’au bout dans “l’illusion de pouvoir rester le maître” de sa destinée. La pièce adaptée ici est signée Jean-Luc Lagarce, dramaturge français mort du sida en 1995. Xavier Dolan dédie quant à lui son sixième film au chef costumier François Barbeau, disparu après le tournage. 
On sent immédiatement ce qui a plu au cinéaste québécois prodige dans cette pièce qui convoque quelques-unes de ses obsessions: les entraves familiales, les émotions exacerbées, l’amour impossible. Au terme de plusieurs scènes de groupe finalement assez classiques (scènes de repas, de disputes ou de réconciliation), Dolan met en scène la fabrique de l’émotion pure. À coup de gros plans féroces et beaux, le film confronte Nathalie Baye tout d’abord, magistrale en mère toxique, Marion Cotillard en belle-sœur aimante qui devine tout (mais ne dit rien), Léa Seydoux en petite sœur rebelle, et Vincent Cassel en grand frère violent, face à un Gaspard Ulliel alter ego du réalisateur, homo et “homme de la maison” que son succès a écarté des siens. On en ressort ému et secoué, comme après une injection d’enfance passée trop vite, à coups de flashbacks qui empruntent autant au lyrisme de Terrence Malick (Tree Of Life) qu’à la force de Visconti (Violence et passion). Le style Dolan s’apaise mais ne change pas, à la fois brillant, kitsch et douloureux (puisque la mort reste souvent la seule issue). Xavier Dolan n’a assurément pas fini d’être aimé, ni de filmer ce qu’il a à dire. 

Juste la fin du monde
Réalisé par Xavier Dolan. Avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Vincent Cassel - 95

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