L'école des femmes

Teaser

Alice On The Roof et La Femme illuminent la "vraie" ouverture du Festival.

 

 

 

Après quelques pré-nuits organisées avec des concerts avant-coureurs (Yann Tiersen, Dan San, Synapson), le festival bruxellois retrouvait ce vendredi ses serres de la Rue Royale pour entamer le week-end avec une affiche flirtant avec des mélodies pop, colorées et terriblement décomplexées. Les Nuits Botanique, c’est toujours l’occasion de vivre des concerts autrement. Assis religieusement dans le Grand Salon, les fans d’Alice On The Roof découvrent ainsi leur favorite dans un écrin confortable et intimiste: une salle profilée pour accueillir une formule piano-voix inhabituelle dans laquelle Alice Dutoit se montre pourtant très à l’aise. Aperçue sur le plateau de l’émission The Voice, la chanteuse montoise s’est réinventée à l’ombre des caméras. Comme Olivia Ruiz, elle a perdu à la télé, mais a tout gagné dans la réalité. Aux Nuits Bota, son assistance (re)découvre les morceaux de l’album "Higher" dans des versions dépouillées. Sans chichi, Alice (dé)tend ses cordes vocales par-dessus quelques notes de piano. C’est beau. Et quand elle abandonne sa voix sur la mélodie du tube Easy Come, Easy Go, elle s’adjuge les louanges d’un public aux anges. Belle performance.

Dans la Rotonde, la célèbre boule à facettes a disparu pour laisser place au squelette d'une impressionnante bestiole: un monstre imaginaire. Une murène de l'espace ou un serpent de mer en plein trip jurassique, ce n'est pas très clair. Mais la présence de l'animal impressionne. Sous sa mâchoire acérée, le Bruxellois Cédric Castus s’invente d’autres façons de jouer la guitare. Derrière lui, on aperçoit une belle bande de vainqueurs: le bassiste Frédéric Renaux (He Died While Hunting), le batteur Boris Gronemberger (Girls in Hawaïï) et une incroyable panoplie de guitaristes: François Shultz (Hoquets), Clément Marion (Le colisée), Franck Baya (FùGù Mango) ou Stéphane Daubersy (Françoiz Breut). Souvent présenté comme un projet solo, Castus s’apparente aujourd’hui à un collectif un peu fou et hyper imaginatif. Sur scène, les garçons tissent une toile instrumentale qui rebondit à travers les genres et les époques, quelque part entre un post-rock hypnotique et les bandes-son cinématographiques conçues par John Barry. Ce soir, Castus déballe les titres d’un troisième album baptisé "Orca", une découverte de taille qui, sur scène, prend la mesure de sa démesure.

Dans le Chapiteau, FùGù MANGO aligne les références chaloupées comme on enfile des colliers de coquillages sur une plage du Pacifique. Post-punk, funk, disco ou afro : sous le cocotier du groupe bruxellois, la musique se dandine entre l’Afrique et l’Occident, entre savane et bitume, mélodies pop et rythmes ancestraux. En pleine préparation d’un premier album pressenti pour la rentrée, la formation profite d’une troisième participation consécutive aux Nuits Bota (un record !) pour prendre un virage synthétique et métissé. Le trio, qui s’est adjugé les services d’un nouveau percussionniste à casquette, fait monter la température avec des chansons chargées de congas, de claviers et de guitares ultra sautillantes. Si les compos les plus récentes manquent encore de niaque sur les planches, les anciens titres font mouche, tout comme cette reprise tropicale du Golden Brown des Stranglers. Bonnes vibrations.

Du côté de La Rotonde, le public a pris ses aises : tout le monde s’est assis pour savourer la symphonie de poche interprétée par Fred Lyenn et sa bande. Le multi-instrumentiste belge, bras droit de Mark Lanegan, vient d’affirmer son univers solitaire sur un deuxième album élégant et sophistiqué ("Slow Healer"). Sur scène, le musicien fait honneur à ses nouvelles compos en s’entourant d’un véritable orchestre : contrebasse, violoncelle, trompette, clavier, guitare steel et percussions habillent des chansons fragiles, toujours au bord de la rupture sentimentale. Belle à pleurer, la voix de Fred Lyenn ravive avec force et passion le souvenir de Jeff Buckley. Habité par la grâce, le chanteur dépose ses mots soyeux par-dessus les cordes d’une guitare électrique ou d’un oud acoustique. A l’occasion, il se glisse même derrière un quart-queue pour pianoter quelques notes comme autant d’attrape-cœurs. Hyper classe.

Dans une Orangerie étonnamment clairsemée, Field Music livre un concert plein et généreux, habité par le feu sacré de la pop. Initié par les faux jumeaux David et Peter Brewis, le groupe anglais tourne autour des obsessions musicales de la fratrie : un cocktail de soft rock, funk et pop sunshine. Sur scène comme sur son nouvel album ("Commontime"), Field Music donne vie à des chansons hantées par l’esprit des plus grands. Les noms des Beatles, de Prince, Bowie, Beach Boys, Fleetwood Mac et même de vieux brols comme Daryl Hall & John Oates se retrouvent ainsi dans l’ADN des morceaux. Centrifugeuse de sons venus d’une autre époque, Field Music affirme sa modernité au sommet de la rétromania. Sur scène, les frangins Brewis s’échangent régulièrement guitare, micro et batterie pour emballer un show en quête de perfection. Maniaques et virtuoses, les deux musiciens ne laissent rien dépasser. Et c’est là que le bât blesse parfois. On aurait en effet aimé les voir s’abandonner avec plus de spontanéité, d’âme et d’excentricité.

Question excentricité, le clou de la soirée est indéniablement à chercher sous le Chapiteau où La Femme chauffe ses fans à blanc. Ambianceurs à guitares, go-go danseurs à synthés, les musiciens français tirent sans retenue sur les clichés, ressuscitant au passage la vague des "Jeunes Gens Mödernes". De Jacno à Daho en passant par Taxi Girl ou Marie et Les Garçons, c’est tout un pan de la culture punk hexagonale qui jerke ici avec frénésie dans les chansons. Dans une ambiance surf-yéyé surchauffée, le groupe empile les tubes new-wave (Nous étions deux, La Planche) d’un premier album ("Psycho Tropical Berlin") sorti en 2013. Pour Les Nuits Bota, La Femme dévoile ses nouveaux brûlots en avant-première : des morceaux inconnus au bataillon qui sortiront d’ici quatre ou cinq mois sur un nouveau disque qui se cherche encore un titre. Si le futur proche du groupe français reste un grand mystère, sa façon de composer avec le présent sur scène demeure d’une redoutable efficacité. Une claque !

REPORTAGE: NICOLAS ALSTEEN

PHOTO: CHARLOTTE BIDEE

 

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