Et si une de nos centrales nucléaires pétait?

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Avec sept réacteurs nucléaires sur son territoire, plus treize autres dans ses environs immédiats, la Belgique est le pays européen le plus vulnérable. Et si l'impensable se déroulait, comme à Fukushima il y a tout juste quatre ans?

"Attention, ceci n’est pas un exercice" crachent les haut-parleurs de la commune flamande de Beveren. Avant que l’alerte ne soit relayée par les mégaphones des voitures de police, les flashs spéciaux de la VRT et de la RTBF. Suite à une défaillance des systèmes de refroidissement, les cœurs des deux premiers réacteurs de Doel subissent une fusion partielle et lâchent leur dernier râle. Et une quantité significative de matières radioactives dans l’atmosphère. Nous sommes mardi matin et le gouvernement décide d’évacuer l’estuaire de l’Escaut, le port et la ville d’Anvers. Soit environ 1,5 million de personnes.

Le pire des scénarios catastrophe? Avec un dégagement de radioactivité dans un rayon de 30 km autour de la centrale, cet accident fictif se classerait pourtant bien en dessous de celui de Fukushima, dont on vient de célébrer le quatrième anniversaire, le 11 mars dernier. "De la fantaisie!", clament ceux qui s’appuient sur les statistiques pour confirmer la grande fiabilité du nucléaire. Pour de nombreux autres experts, en revanche, on aurait depuis longtemps quitté le domaine de la science-fiction pour celui de l’anticipation. Le sabotage - toujours non élucidé - du réacteur Doel 4 et la découverte de nouvelles microfissures dans les cuves de Tihange 2 et de Doel 3 alimentant notamment la phobie. Tout comme les récents survols de plusieurs centrales par des drones non identifiés.

Aucune issue de secours

Mais doit-on réellement craindre un grave accident chez nous? Pour le physicien français David Boilley, il serait grand temps. "On n’a absolument pas retenu les leçons de Tchernobyl et de Fukushima. On pense toujours que cela ne pourrait pas se reproduire ici, que le premier accident était lié au système soviétique et que le second a été causé par un tsunami. En 1999, la centrale française du Blayais a pourtant été noyée sous l’effet d’une tempête. Alors oui, un accident grave est possible ici et il faut s’y préparer!"

Le président de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’ouest (ACRO) vient d’ailleurs de remettre ses conclusions à la sous-commission nucléaire de notre Parlement fédéral. Et elles sont accablantes. Malgré la présence de vingt réacteurs sur son territoire ou à ses frontières, la Belgique n’a aucun plan de secours en cas d’accident de niveau 6 ou 7 (comme Tchernobyl et Fukushima) sur l’échelle internationale des événements nucléaires. Dingue. 

Le fait que le Japon - véritable précurseur en matière de gestion de la qualité - ait connu un tel incident ne semble pas non plus nous mettre la puce à l’oreille. Après Fukushima, l’Institut allemand Max Planck a pourtant réévalué que le risque réel d’une catastrophe grave était 200 fois supérieur à ce qui avait déjà été modélisé. Et d’en conclure qu’un accident nucléaire fatal est susceptible de se produire tous les dix à vingt ans.

Alors, quel en serait l’impact s’il se produisait sur notre sol? Bloqué au niveau 5 de l’échelle, le scénario catastrophe de référence prévoit une évacuation générale dans un rayon de 10 kilomètres autour de la centrale. Alors que la zone de quarantaine japonaise a été étendue à un rayon de 50 kilomètres. Or, si la contamination ne touchait qu’une zone de 30 km autour de Doel ou de Tihange, il faudrait évacuer les villes d’Anvers ou de Namur et Liège. Ce qui n’a jamais été pris en compte par nos autorités… Aux USA, par exemple, l’évacuation d’une ville proche d’une centrale se couche sur plusieurs centaines de pages de scénario. "Ce serait un vrai chaos!" prédit le docteur en physique nucléaire. Un chaos d’autant plus démesuré s'il partait de Doel. Une étude réalisée par la Columbia University de New York le rappelait récemment: avec ses neuf millions d’habitants dans un rayon de 75 km, Doel est la centrale européenne qui compte le plus de riverains. Dix fois plus qu’à Fukushima.

Centres d'accueil contaminés

Alors à quoi pourrait-on s’attendre? Outre les inévitables bouchons sur les axes routiers, l’évacuation d’une ville comme Anvers poserait d’innombrables problèmes. Si le plan fédéral prévoit l’évacuation personnelle de tous les habitants disposant d’une voiture, les autres seront transportés dans des bus communaux, des taxis ou des voitures de location. En revanche, rien n’est prévu pour déplacer les personnes alitées dans les hôpitaux de la région. En cas de grave accident, les autres seront hébergés dans les centres d’accueil des provinces d’Anvers et de Flandre-Orientale. Lesquels se situent à peine à 25 et 30 km de Doel, donc dans la zone potentiellement contaminée. Quant à la caserne militaire de Marche-en-Famenne - le centre d’accueil le plus important -, elle n'est pas plus éloignée de Tihange… Selon son PPUI (Plan particulier d’urgence et d’intervention), cette dernière a une capacité d’accueil de 7.800 places. Si tous les habitants devaient être évacués dans un rayon de 10 km autour de Tihange, 85.000 personnes devraient pourtant y être abritées. Et pour une zone d’évacuation de 30 km, ce chiffre grimperait à 840.000…

"On oublie aussi de prendre en compte les évacuations spontanées , pointe Boilley. En 1979, lors de l’accident nucléaire américain de Three Mile Island, 3.500 personnes devaient être évacuées. En réalité, elles sont 200.000 à avoir pris la fuite!" Même le personnel médical censé soigner les victimes est susceptible de décamper au premier coup de chaud. En 2011, une étude réalisée par les hôpitaux de la province de Fukushima révélait ainsi que 125 médecins et plus de 400 infirmières avaient abandonné leur poste dès le début de la catastrophe. "On a encore vu ces mouvements de panique lors de l’explosion de l'usine chimique AZF de Toulouse en 2001. Le premier réflexe, c’est de prendre sa voiture, d’aller chercher son enfant à l’école et de se sauver. En cas de fortes radiations, se retrouver bloqué dans les embouteillages serait pourtant une grave erreur!"

De même, aura-t-on assez de matériel médical pour soumettre les évacués à un contrôle radiologique avant de les admettre dans les centres d’accueil? Alors que l’évacuation d’une partie limitée des riverains de Tihange, par exemple, concernerait 8.800 personnes, le plan d’urgence ne dispose que de quatre portiques de mesure d’une capacité maximum de 1.900 patients par jour. Attendez-vous donc à passer quelques nuits avant d’être fixé sur votre sort.

La banqueroute assurée

Et l’impact sur la santé? Difficile à dire tant on manque cruellement d’études à long terme. En ce qui concerne Tchernobyl, l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) ne parle toujours officiellement que d’une trentaine de morts et de quelques malades, alors que des scientifiques évaluent à terme le nombre de morts à des centaines de milliers. "Qu’on ait encore, trente ans après, de tels fossés entre les évaluations est tout simplement scandaleux", s’étonne à son tour Greenpeace. En revanche, il y a bien consensus sur les conséquences thyroïdiennes. L’AIEA elle-même reconnaît une augmentation des cancers de la thyroïde chez les enfants de Tchernobyl. Et on semble se diriger vers les mêmes conclusions au Japon. Quant aux conséquences d’une telle catastrophe sur notre environnement, on nage en plein flou. Si 80 % des émissions radioactives de Fukushima ont fini leur course au-dessus de l’océan, on peut néanmoins penser que la situation serait encore bien pire en Belgique.

Le récent rapport du bureau d'études Smart Matters (de l'ingénieur et élu sp.a Bart Martens) nous donne, par contre, une première idée de son impact économique. En prenant en compte l’évacuation, le relogement des personnes, les conséquences sanitaires, le manque en électricité et la fermeture du port d'Anvers pour plusieurs années, le coût d'une telle catastrophe oscillerait entre 742 et 1.412 milliards d'euros en fonction du périmètre contaminé! Soit près de deux à quatre fois notre PIB. La banqueroute assurée.

Conclusion? "Si on ne peut pas garantir un plan, ce qui est le cas dans une zone aussi densément peuplée, il faut fermer ces réacteurs, estime le physicien. En attendant, il faut élargir les zones d’urgence, informer les gens et distribuer des pastilles d’iode (qui permet de se protéger contre le cancer de la thyroïde)à tout le monde. Sinon, c’est de l’abstention coupable!" Quelques jours après le rapport de Boilley, le Conseil supérieur de la santé a annoncé vouloir préconiser la mise à disposition de pastilles d’iode dans un périmètre de 100 km autour des réacteurs. Autant dire à tous les Belges. Au vu des risques, c’est la moindre des choses. Pour toutes les autres mesures de prévention, en revanche, la politique de l’autruche est toujours de mise. Jusqu’au prochain accident?

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