
A 80 ans, il publie un livre de portraits et se regarde dans le miroir qu'on lui tend.
Votre dernier livre, Portraits pour la galerie, m'a fait penser à un vieux bouquin que vous aviez publié dans les années 70, Un oursin dans le caviar.
Philippe Bouvard. - C'est vrai que ce livre est un peu la suite d'Un oursin dans le caviar. Mais je n'ose pas trop le dire parce qu'il s'agit tout de même d'un livre qui a été publié en 1973! Je l'ai refeuilleté l'autre jour et je n'ai pas compris le succès qu'il avait eu. C'était un petit livre de portraits, un petit livre d'indiscrétions.
Oui, c'était le début du journalisme people.
P.B. - Oui, c'était ça, mais le mot n'était pas encore à la mode. Un "oursin", c'était quelqu'un qui se glissait dans le grand monde et qui décrivait tout ça avec beaucoup de liberté.
Je ne suis pas sûr que j'aurais eu envie de travailler pour vous à l'époque. Vous étiez un rédacteur en chef très brutal, non?
P.B. - Oui, oui, oui… M'enfin, vous savez, j'ai eu la grosse tête autour de la cinquantaine, mais elle a singulièrement dégonflé depuis.
Ouf, ça me fait plaisir…
P.B. - On attrape la grosse tête quand on se prend au sérieux, qu'on se croit supérieur aux autres. Mais heureusement, la vie se charge de vous donner des leçons d'humilité. A cette époque, je me prenais pour le roi du monde, mais il y avait toujours quelqu'un dans la rue pour me dire "Bonjour, Monsieur Martin" ou "Bonjour, Monsieur Mourousi".
On reçoit des leçons d'humilité, mais on reçoit des gifles aussi.
P.B. - Oui, il y a une leçon d'humilité que raconte Sacha Guitry qui avait un ego surdimensionné…
Non, je veux dire: vous avez vraiment reçu une vraie gifle de Michelle Mercier connue pour son personnage d'Angélique.
P.B. - (Silence.) Oui, j'avais rapporté le propos d'un de ses producteurs qui avait dit qu'elle en avait plus dans le corsage que dans la tête. Un jour, à Saint-Tropez, elle m'a croisé et elle m'a giflé. Je n'ai pu rien faire, bien sûr… Je l'ai revue plus tard et j'ai vu que la nature m'avait vengé!
A la télé, vous vous attaquiez régulièrement à Mireille Mathieu. C'était un peu facile, non?
P.B. - Oui, c'était un peu facile, mais je ne faisais pas partie de ces dézingueurs qui voulaient remplacer le désir d'amuser par la volonté de nuire. J'étais très courtois. Il m'arrivait de poser des questions insidieuses mais toujours avec un bon sourire. Et puis, je n'escaladais pas le mur de la vie privée.
Votre devise dans le métier c'est: "Ni dupe, ni complice". Cela signifie que vous n'avez pas d'amis?
P.B. - Je suis bien obligé d'avouer avoir noué des liens d'amitié avec des gens qui, au départ, étaient des "clients" de mes émissions…
A la télé, vous étiez plus star que la vedette que vous interviewiez. Vous vous montriez très égocentrique!
P.B. - J'ai un vieux compte à régler avec moi-même: je ne m'aime pas. Je ne me suis jamais aimé, mais je suis condamné à vivre avec moi jusqu'à la fin…
Vous ne vous aimez pas physiquement ou intellectuellement?
P.B. - Je ne m'aime pas physiquement. J'aurais aimé être un grand brun à grosse moustache. C'est raté. Et je ne m'aime pas intellectuellement car j'ai conscience d'avoir utilisé de façon un peu trop futile certains dons que la nature m'a accordés.
Si c'était à refaire, Les Grosses Têtes, vous ne les referiez plus?
P.B. - Je les referais parce que je suis joueur et que Les Grosses Têtes, c'est le jackpot. Mais j'essaierais de me ménager du temps pour écrire le grand roman ou la belle pièce de théâtre dont je continue à rêver.
C'est affreux, vous allez mourir avec ce regret!
P.B. - Oui, mais j'aurai bien vécu.
Qui est le Philippe Bouvard d'aujourd'hui?
P.B. - Si je connaissais son nom, je ne vous le dirais pas pour ne pas donner d'idées à mes employeurs.
"Portraits pour la galerie", Albin Michel, 277 p.
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