Michel Daerden selon Pierre Kroll

Michel Daerden et Pierre Kroll
actu societe07/08/2012 21h00Julien Bosseler

Il a connu de près ses frasques, ses doutes et sa face cachée. Celle d'un homme à l'agonie politique.

Il n'était pas vraiment son ami, mais il le côtoyait régulièrement. Liégois comme Daerden, Pierre Kroll était fasciné par la dimension comique du personnage dont il a saisi l'énorme potentiel avant tout le monde. Un motif de fierté. De jalousie aussi, lorsque d'autres humoristes se sont emparés de "Papa". De ce dernier, le caricaturiste dresse aujourd'hui un portrait sans concession.

Comment avez-vous réagi à l'annonce de son décès?
Je m'y attendais. Tous les excès qu'on lui connaissait raccourcissent la vie. Di Rupo et lui ont le même âge, sauf que Daerden ne carburait pas au jus bio… Lui, qui admirait Gainsbourg, il n'aura guère vécu plus vieux. Tous les deux étaient capables d'une incroyable auto-destruction qui leur a été fatale. Ce qui en dit aussi beaucoup sur lui, c'est qu'il est mort dans un restaurant, seul. C'est d'un pathétique…

Que pensez-vous des hommages rendus par la classe politique?
C'est assez incroyable que les politiciens aient soigneusement séparé le gestionnaire du gugusse auquel ils ne veulent surtout pas être assimilés. Or, Michel Daerden n'était pas si atypique... Tous les hommes politiques jouent aux démago, serrent des mains, recherchent des fans dévoués. Tous veulent grappiller des voix. Elio Di Rupo un jour de Doudou à Mons, c'est Daerden, l'haleine alcoolisée en moins... Disons qu'avec Papa, c'était la démesure. À l'issue du match qui avait valu au Standard son premier titre de champion depuis longtemps, j'ai été effaré de voir comment les gens lui sautaient dessus. Il était devenu un jouet populaire, un personnage qui l'a dépassé. Il aurait sans doute préféré rester dans l'ombre à gérer ses dossiers. Mais il a été pris par toute cette machine médiatique qu'il a bien voulu entretenir.

A-t-il été toujours à l'aise avec son image?
Loin de là! Toute sa vie, il a recherché à se décomplexer. La première fois que je l'ai rencontré - il venait de naître médiatiquement car on l'avait vu à la télé s'endormir au Parlement - il m'a avoué se sentir mal à l'aise avec son image. Ça l'inquiétait. Il se sentait sujet aux moqueries. Il était plutôt complexé. Je l'ai rassuré et incité à venir sur les plateaux, comme celui de Mise au point.

Quelles autres facettes de lui avez-vous découvert?
Il avait le comportement du type arrivé au pouvoir. De nos jours, les ministres se cachent presque d'avoir un chauffeur. Daerden, lui, ne se gênait pas. À table, qu'il soit avec deux ou vingt personnes, c'est lui qui offrait le repas, avec force bouteilles de vin. Il avait tout de l'homme politique à l'ancienne, voire à l'africaine. Par rapport à celle de ses confrères, son ascension s'est vue davantage car elle s'est accompagnée d'un certain mauvais goût.

D'autant qu'il buvait beaucoup…
En tout cas, il avait une descente largement supérieure à la moyenne. Dans les coulisses de Mise au point, j'ai vu son attaché de presse liquider discrètement quelques verres pour qu'il boive moins. Il avait de l'entraînement et son débit de parole n'en était pas vraiment affecté, malgré ce que l'on croit. Il parlait lentement de naissance.

Professionnellement, il vous semblait tenir la route?
La capacité de l'homme politique était réelle. Dans son cabinet, il bossait. Il maîtrisait ses dossiers. Aujourd'hui, on parle à peine de la vignette automobile. Lui, ça faisait deux ans que son dossier était prêt. La réforme des pensions, notamment celle, épineuse, des fonctionnaires, était bouclée trois mois après son entrée en fonction. Et c'est lui qui a inspiré les chèques-service à Laurette Onkelinx. Lors d'un repas bien arrosé, il m'a balancé: "Laurette, je lui ai tout préparé. Tu verras, elle viendra me manger dans la main, celle-là".

Va-t-il laisser un grand vide?
Je ne crois pas. Il était déjà mort politiquement dans sa commune. Se faire éjecter de Hans, fin mars, par Stéphane Moreau, son dauphin, c'était pire que son décès à Fréjus dimanche dernier. "Dans la vie politique, on se fait toujours tuer par le type qu'on a aidé", m'a-t-il confié, amer. Il avait une vision de la vie politique d'un triste cynisme. Au niveau fédéral, il avait fait son temps aussi. Et il le voyait venir. Dans une Belgique si difficile avec les équilibres périlleux que Di Rupo devait composer, un personnage comme Daerden n'avait plus sa place.

D'autres témoignages dans le Moustique du 8 août.

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