David Cronenberg: Itinéraire d'un taré de génie

Cosmopolis, le nouveau Cronenberg
cinema29/05/2012 09h37Frédéric Vandecasserie

Au moment où sort Cosmopolis, son dernier film, radioscopie de la filmographie d'un auteur qui n'a jamais reculé devant les genres et le mauvais genre.

Parfois qualifié de cinéaste du bizarre, dont la plupart des œuvres prendraient la dimension d’une expérience de laboratoire un peu foutraque, David Paul Cronenberg s’avère être un cinéaste plus cohérent que ce que l’on observe en surface. Même avec une filmographie balayant tous les genres. Horreur pure - Chromosome 3 et ses thérapies psychiatriques aux effets secondaires dévastateurs. Science-fiction dure - La Mouche où un insecte malvenu ne fait pas buzzer la téléportation. Drame clinico-psychotique - Faux-semblants, l'histoire fusionnelle et malade de deux jumeaux gynécologues et amateurs d'instruments de chirurgie. Drame surréaliste et camé - Le Festin nu et son tueur de cafards qui confond son épouse avec un insecte. Virée fétichiste et carrément glauque - Crash avec du sang et du sperme à la place du mort. Biopic un peu barré - A Dangerous Method autour des relations entre Jung et Freud.

L’esprit de corps

Même si beaucoup de films du bouillant Canadien s’inscrivent dans le fantastique, jamais de fantômes ni de revenants! La seule horreur envisageable provient de l’intérieur de soi: "Chez Cronenberg, il n’y a d’horreur réellement vécue que dans le corps", ne manque jamais de répéter Charles Tesson, l’un de ses biographes attitrés. Démonstration avec La Mouche où la lutte intérieure se traduit par la fusion entre deux corps opposés: celui du professeur Brundle et celui d'une mouche. Dans Crash, présentant la voiture comme une sorte de nouvelle prothèse du corps de l'homme moderne, Cronenberg va jusqu'à la transformer en objet érotique, source d'orgasmes. Ici, les hommes pénètrent les taules en causant des carambolages. C'est d'ailleurs dans cet état d'esprit que le réalisateur parvient, par la même occasion, à mélanger mort et sexe. Comme lorsque les protagonistes regardent une scène d'accident avec cette double gêne. Celle du regard racoleur et pervers à la fois.

Des tripes et des boyaux, pas de cerveau!

Bref, Cronenberg reste avant tout le ténor d’un cinéma viscéral. Ses images parlent au tréfonds de l'être. Dans des films qui ne se comprennent pas avec le cerveau, mais se digèrent avec les tripes. Et aucun ne fait exception à la règle, pas même les petits. Certes, depuis A history of violence, où un tueur malgré lui devient star des médias, notre homme semblait s’être calmé. Tant cet aspect réalisation incisive qui hantait ses précédentes réalisations semblait étiolé. Mais peut-être n'est-ce là qu'une nouvelle posture du maître? Car il suffit d'une scène, celle du bar où Ed Harris et Viggo Mortensen se font face, pour redécouvrir toute la violence sèche et sanguine qui habite le cinéaste. Qui serait donc juste passé du poing dans la figure à la main de fer dans un gant de velours. Mais pas plus…

Et puis, ce film reste, l’air de rien, très centré sur le corps. Au début, les ébats sexuels de Tom et de sa douce ressemblent à des petits jeux tendres et charmants d'adolescents, comme en témoigne le costume de pom-pom girl dont elle s'est affublée. Par contre, lorsque le masque tombe, le rapport sexuel s’avère beaucoup plus bestial. Le lit est remplacé par la rudesse de l'escalier, la tendresse par la brutalité, et la douceur par la douleur.

Même constat deux ans plus tard avec le thriller sous forme de petits meurtres entre amis Les Promesses de l’ombre (2005). Où une trame plus posée ne néglige quand même pas un égorgement sec au début et une bataille déshumanisante à la fin. Et puis, l'idée de dégradation de l'esprit par la dégradation du corps reste vivace. Témoin: une scène de danse dans la villa du fils mafieux. Où les épidermes à peine pubères sont exposés telle de la viande sexuelle. Au final, le nouveau visage du cinéma cronenbergien s’affiche de long en large, et sans détours: calme et apaisé d'apparence, mais monstrueux en profondeur. Ce que Cronenberg perd en immédiateté, il le gagne en sous-entendu et en accessibilité. Et la mue en apparence se poursuit avec A Dangerous Method. Qui réinvestit des notions familières de mutation et de monstruosité. À la simple différence qu’ici, ce n’est plus la chair qui bouillonne, mais l’esprit. Ce qui n’est pas plus triste.

Et après son nouveau Cosmopolis qui sort en salles dans la foulée du remue-méninges qu’il a suscité sur la Croisette cannoise, une rumeur plus que tenace verrait David Cronenberg à la barre du deuxième volet de Hunger Games. Un choix qui serait logique pour un habitué de la science-fiction. Tandis que le pouvoir de la télévision et celui du jeu sont, de plus, des thèmes qu'il connaît et affectionne (Vidéodrome, eXistenZ). Enfin, en choisissant Robert Pattinson pour Cosmopolis, David a montré qu'il ne craignait pas l'hystérie des fans et la surexposition médiatique. Bref, le candidat idéal pour apporter ce qui a manqué au premier Hunger Games: une représentation plus concrète de la fureur. On en frémit d’avance…

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