Tax Shelter: La petite mort du cinéma belge?

Jean Dujardin
cinema18/06/2013 08h48Jérôme Colin

Le tax shelter, vous connaissez? Voilà une excellente idée qui a fini par pourrir peu à peu le petit monde du cinéma belge. Explications. Urgence.

La Belgique a la cote au cinéma. La preuve: Nicole Kidman, Jean Dujardin ou Omar Sy sont tous venus tourner à Bruxelles l'an dernier dans de grosses productions internationales, énième preuve de l'excellente santé de notre cinéma. Sauf qu'à trop tirer sur la corde, on finit par actionner la sonnette d'alarme.

En effet, la présence de ces superstars sur notre sol est due au tax shelter. Un mécanisme financier conçu pour favoriser la création cinématographique en Belgique. Et qui, au lieu de ça, est en train de semer la panique et la zizanie dans tout le secteur. Comment en est-on arrivé là? Explications, et petit coup de zoom arrière.

Au début des années 2000, le cinéma belge fait parler de lui aux quatre coins du monde. C'est arrivé près de chez vous a enfoncé une première brèche dix ans auparavant. Et les Dardenne sont sacrés à Cannes. Notre pays existe enfin sur l'échiquier mondial. Mais s'ils sont primés dans les plus grands festivals, les films belges sont très rarement rentables, les écrans de cinéma étant occupés à 80 pour cent par les grosses machines américaines. Il faut donc trouver un mécanisme capable de débloquer de l'argent pour produire plus de films chez nous. Et c'est en 2004, sous le règne de Didier Reynders aux Finances, qu'est créé le tax shelter, que l'on peut traduire par "bouclier anti-taxes".

'Y a de la joie

L'idée est brillante. Le tax shelter est en fait un incitant fiscal permettant à toute entreprise de bénéficier d'une exonération de 150 pour cent du montant investi dans une production audiovisuelle. Dans la pratique, par toute une série d'avantages fiscaux et autres mécanismes financiers, il permet aux investisseurs de faire un placement avec un rendement de 4,52 pour cent maximum.

Tout cela en aidant la production de films par chez nous. Attirés par ce placement intéressant (autant financièrement qu'en termes d'image de marque), les investisseurs se ruent sur le produit. Si bien que d'année en année, les levées de fonds atteignent des montants astronomiques. Pour 2012 par exemple, on parle de 180 millions d'euros. Enorme, quand on sait que les aides à la production de films en Belgique s'élèvent tout au plus à une trentaine de millions.

Dans les premières années du tax shelter, le petit monde du cinéma est à la fête. Les tournages affluent. Techniciens, réalisateurs, acteurs, boîtes de production: tout le monde se réjouit de l'entrée par camions entiers de ces millions d'euros.

Du coup, les Français mais aussi les Américains s'intéressent à ce miraculeux mécanisme et viennent chercher chez nous de quoi boucler leurs budgets. L'argent du tax shelter devant bien entendu être dépensé sur notre sol, Nicole Kidman tourne ainsi à Bruxelles dans Grace de Monaco, Jean Dujardin dans Möbius et Aaron Eckhart (star du Batman de Nolan) dans The Expatriate. Même la dernière production de Spielberg, The Fifth Estate sur la vie de Julian Assange, s'arrête en Belgique, en février dernier. Notons également Boule et Bill, Astérix et Obélix, L'écume des jours, Le petit Nicolas, Potiche, Rien à déclarer. Que du bonheur? Pas sûr...

Quand les requins prennent la barre

Attirées par cette loi idéaliste, des "sociétés intermédiaires" se sont en effet créées. Des requins, diront certains. Leur business: dénicher l'investisseur et le mettre en contact avec une production afin d'empocher une jolie commission allant de 7 à 15 pour cent. Ainsi, ces sociétés "parties en guerre pour décrocher les investisseurs" promettent non plus un rendement à 4,52 pour cent comme la loi le stipule.

Mais bien jusque 20 à 25 pour cent. Par quel tour de passe-passe? En demandant au producteur de racheter lui-même des parts du film à l'investisseur. Manœuvre qu'il ne peut réaliser qu'en puisant dans les fonds servant à réaliser le film. Ou comment de l'argent destiné à la production file finalement tout droit dans les poches des intermédiaires et des investisseurs...

Cette dérive, le secteur y a assisté, au départ sans trop bouger. "Tout le monde s'est tu, explique Philippe Reynaert, directeur de Wallimage, le fonds régional d'investissement pour le cinéma. Car globalement, le tax shelter est un système formidable qui a permis de faire progresser le métier. Et personne n'a voulu faire de remous car il ne fallait pas prendre le risque que le législateur se braque et dise: on arrête tout. Il y avait donc une sorte d'omerta. On ne parlait pas des problèmes, c'était trop dangereux."

Depuis quelques mois, les langues se sont pourtant déliées. Et des auditions se sont mêmes tenues à la Chambre pour faire la lumière sur le problème. "La parole s'est libérée. Un peu trop d'ailleurs. Puisqu'on a pu lire dans la presse des articles qui parlaient de malversations, de dérives, d'arrangements mafieux. Ce qui est bien évidemment tout à fait faux."

La qualification paraît pourtant à peine exagérée. Espérer des rendements allant jusque 25 pour cent, par les temps qui courent, tient en effet de la science-fiction. Mais ne soyons pas plus catholique que La religieuse: le problème n'est pas dans l'enrichissement des uns. Plutôt dans la précarisation des autres.

Car si ce gigantesque retour sur investissemment permet à certains de réaliser de beaux profits, il plonge beaucoup d'autres dans le désarroi. "Je ne sais pas si on peut parler de précarisation, précise Reynaert. Mais il est vrai que ces dernières années, alors que les sommes levées par le tax shelter ne cessaient de s’accroître, la progression du chiffre d’affaires de la centaine d’entreprises audiovisuelles nées en Wallonie durant la dernière décennie ne s'en est que très peu ressentie." On peut dès lors se demander où est parti tout cet argent?

Inutile de jouer les faux culs à ce sujet. C'est un secret de Polichinelle. Si la plupart des sociétés intermédiaires sont vues d'un bon œil (citons Fortis avec ses 35 millions levés en 2012 ou Casa Kafka et ses 15 millions), trois acteurs de ce petit monde sont systématiquement pointés du doigt par l'Union des producteurs: uMedia (60 millions), Scope (40 millions) et Corsan (25 millions). Qui promettent tous trois des rendements mirobolants.

Ces leaders phagocytent le système et le pervertissent dans son entièreté. En effet, et c'est là l'un des grands paradoxes de cette guerre intestine: tout le monde est aujourd'hui dans le même bateau. Et même les sociétés soi-disant plus vertueuses doivent aujourd'hui s'aligner sur les trois précitées. Et annoncer des rendements qui dépassent l'entendement. Sinon, elles se retrouvent dans l'incapacité de trouver des investisseurs (qui iront toujours au plus offrant) pour financer leurs propres films. L'imbroglio est donc total.

Il y a urgence

Résultat: aujourd'hui, sur 100.000 euros investis dans le tax shelter, seuls quelque vingt mille atterrissent parfois effectivement dans la production du film. Alors que l'idéal serait d'atteindre le double. Voilà ce qui arrive quand un produit culturel devient un vulgaire placement financier. Pour comprendre l'importance de l'enjeu, il faut savoir qu'une société comme uMedia emploie deux personnes à temps plein pour le lobbying politique.

Et que les trois acteurs principaux de cette société ont pris des dividendes d'un million d'euros chacun l'année dernière. "On n'a rien contre le succès, explique l'Union des producteurs. Mais notre métier est de gagner de l'argent sur des films qui marchent et qui plaisent au public. Quand on gagne de l'argent sur la spéculation et une aide d'Etat, il y a un souci." Loin de nous l'idée d'opposer les méchantes sociétés intermédiaires aux gentils producteurs indépendants. La réalité est bien plus compliquée. Mais il est important de noter qu'aujourd'hui, tout le monde veut avoir droit à sa part du gâteau. Et pour cela, ils sont tous prêts à montrer les dents.

Ainsi, le tax shelter enrichit les investisseurs et les intermédiaires. Et il profite de plus en plus aux grosses productions internationales plutôt qu'à notre cinéma belge. Sans parler du film documentaire, pratiquement oublié par le mécanisme. Il est donc temps de recentrer le débat. Oui, le tax shelter reste une belle et grande idée.

Qu'il ne faut en aucun cas saborder. Mais il faut à présent que le législateur resserre les boulons pour que l'argent profite directement à la production de films. Et sur ce point, il y a même urgence. Car c'est tout le petit monde du cinéma belge qui commence à vaciller. "Le tax shelter a poussé tout le secteur dans un tas de contradictions,conclut Reynaert. Avant, ce milieu était solidaire et convivial. Aujourd'hui, ce sont des loups qui s'entretuent. C'est un effet collatéral désolant de toute cette histoire." Mesdames et Messieurs les politiques, vous savez ce qu'il vous reste à faire. C'est bien l'avenir de notre cinéma et de nos créateurs qui est ici en jeu...

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