Gaspar Noé, total obsédé

Gaspar Noé, total obsédé
culture13/07/2010 09h00

Trip hallucinatoire, Enter the Void concentre toutes les obsessions de Gaspar Noé. Miam.

Gaspar Noé aime provoquer. En trois films, le réalisateur d’origine argentine s'est bâti une réputation scandaleuse. Seul contre tous (1998) avec Philippe Nahon en boucher incestueux, Irréversible (2002) avec un couple de stars (Monica Bellucci et Vincent Cassel) en proie au viol et au meurtre. Enfin Enter the Void, présenté au dernier festival de Cannes, retraçant le destin d’un frère et d’une sœur qui s’enfoncent dans une spirale de sexe et de drogue à Tokyo. Ce qui peut choquer dans les films de Noé, ce n’est pas uniquement les thèmes (l’ultraviolence, la pornographie, la mort), mais le traitement. Une mise en scène novatrice et bluffante pour certains, agaçante et tapageuse pour d’autres.

 Ecrit comme un space opera, une sorte de 2001, l’odyssée de l’espace sous LSD, Enter the Void est filmé entièrement en caméra subjective. Soit 2h43 dans la tête d’Oscar, antihéros dont on ne voit jamais le visage, sauf dans un miroir. Le film raconte le parcours d’une âme camée au-dessus de la capitale japonaise, juste avant de mourir. Noé a le mérite, avec son pote Jan Kounen (qui fit goûter l’ayahuaska, plante hallucinatoire des chamans du Pérou, à son Blueberry), d’être l’un des rares réalisateurs français à proposer un film sur la drogue. Outre-Atlantique et outre-Manche, l’exercice a fait florès depuis Easy Rider (Dennis Hopper, 1969), avec notamment Trainspotting (Danny Boyle, 1996), Las Vegas Parano (Terry Gilliam, 1998) ou Requiem for a Dream (Darren Aronofsky, 2000). Ces films bousculaient l’ordre cinématographique établi, interrogeaient la condition et la souffrance des toxicomanes, dynamitaient le rêve américain. L’usage de la drogue y était subversif, et non artificiel.

 Le trip hallucinatoire de Gaspar Noé n’a pas cette dimension de transgression. Car l’auteur est bien trop occupé à nous en mettre plein la vue. Comme un bonimenteur de parc d’attractions, il use et abuse des procédés de mise en scène. Le générique de début (le plus épileptique de l’histoire du cinéma) donne mal à la tête, la plupart des plans en vol au-dessus de Tokyo filent le vertige et l’esthétique générale du film force trop sur les champignons hallucinogènes. Même la référence au Livre des morts tibétains, ouvrage culte de toute une génération de junkies, paraît presque convenue tant elle semble servir de caution intellectuelle au film.

 Car rien ne vient étayer cet essai sur la réincarnation, et surtout pas la profondeur des personnages. Le vide de leurs pensées est abyssal, et le laconisme des acteurs (Paz de la Huerta en tête) n’aide pas. Le film propose aussi une vision assez régressive de la femme (coincée entre la maman et la putain). En guise de psychologie vite brossée, Noé rate l’évocation de l’enfance d’Oscar et de sa sœur (traumatisés par la mort violente de leurs parents) à coups de flash-back mièvres, un peu comme si on incluait des séquences du très gentillet film de Yann Samuell Jeux d’enfants dans un porno.

 Or, c’est bien dans les scènes de sexe que le film de Noé prend toute sa mesure, et la scène d’orgie finale dans le Love Hotel atteint une grâce hypnotique et originelle, un peu comme si on voyait enfin ce qui se passe par le trou de la serrure. Car finalement c’est de cela qu’il s’agit: plus qu’un film sur la drogue ou la réincarnation, Enter the Void se présente surtout comme un film sur le vide, le trou, le néant. Et il y a du Georges Bataille dans cette obsession du trou (d’évier, d’égout…) dans lequel se perd à répétition l’âme d’Oscar-Gaspar, jusqu’à renaître dans celui, ultime, de LA femme. Et c’est bien plus cela qui nous passionne chez Noé, ses obsessions pornographiques, son envie de voir et de montrer "ça", sa manie de mêler le sexe à la mort, la jouissance à la défonce, l’espoir au néant. Soudain le vide, un film à méditer, une fois dépouillé de ses gadgets de mise en scène.

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