
Un éditeur belge publie le Manuel pratique du terroriste. Une lecture nécessaire?
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En mai 2000, lors d'une perquisition à Manchester, les enquêteurs de Scotland Yard mettaient la main sur un texte intitulé Déclaration de djihad contre les tyrans des nations. Malgré son titre, il ne s'agissait pas d'une énième justification théologique de l'action terroriste, mais plutôt de sa description clinique, en dix-huit leçons: comment infiltrer la population occidentale, échapper à une éventuelle surveillance, fabriquer de faux papiers et, surtout, perpétrer des attentats contre les régimes incroyants et leurs ressortissants civils.
Ce Manuel pratique du terroriste est aujourd'hui édité par le Belge André Versaille, accompagné d'une longue préface d'Arnaud Blin, historien spécialiste des relations internationales. Pourtant, il ne s'agit pas de la dernière version du programme de déstabilisation du monde occidental par al-Qaida. Le texte date vraisemblablement du début des années 90. Quand il cite les moyens de communication modernes dont pourraient faire usage les apprentis terroristes, le manuel ne fait mention que... du fax et des communications sans fil. Le potentiel d'Internet, largement exploité depuis par la mouvance à travers d'autres "publications", est ici complètement ignoré. Pourtant, d'après Blin et son éditeur, c'est bien ce manuel-là qu'il était essentiel de publier. Car aucun texte, selon eux, ne met mieux au jour le fonctionnement et les objectifs d'al-Qaida, l'organisation dévoilant ici sa parole la plus intime.
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Fallait-il le publier? La démocratie à l'épreuve d'elle-même
Avant même de publier le potentiel brûlot qu'était ce Manuel pratique du terrorisme, son éditeur André Versaille prenait ses précautions, en se justifiant sur son site. D'abord, le Manuel était déjà bien connu du monde anglo-saxon et autorisé au public par les autorités anglaise et américaine. De plus, la suppression de certains passages évitait "d’offrir à des apprentis criminels de judicieux conseils pour perpétrer des assassinats". Ensuite, selon André Versaille, la publication de ce vade-mecum s'imposait car on ne se défend efficacement contre un péril que si l’on en comprend précisément la nature.
Convaincant? A voir... D'une part, cette publication était loin d'être indispensable pour qui voulait s'informer des pratiques prônées par al-Qaida. Celle-ci ne fait que reprendre des traités de guérilla que d'autres partisans de l'action violente, de l'anarchiste russe Bakounine à Che Guevara, ont publiés depuis le 19e siècle. D'autre part, depuis l'avènement du Web, d'autres manuels, virtuels ceux-là, sont apparus en nombre.
Et puis, lire al-Qaida dans le texte ne suffit pas pour prétendre connaître réellement cette mouvance, et encore moins qui en fait partie. En son temps, c'est bien ce Manuel qui a été utilisé par l'administration Bush pour justifier les tortures infligées par la CIA. Certains d'avoir affaire à des terroristes surentraînés, des enquêteurs américains se sont persuadés d'agir en marge des droits de l'homme. Et se sont parfois livrés aux pires abus sur des détenus, sans autre preuve de leur dangerosité que leur appartenance au monde musulman. Plus près de nous, sachant que la mouvance enjoint à ses membres de se fondre le plus discrètement parmi les populations, ce texte pourrait tout aussi bien inciter à plus de méfiance encore à l'égard de l'islam. Le doute instillé par la publication d'un tel Manuel est donc permis, qui confine au malaise. Et ce malaise ressemble à une autre victoire d'al-Qaida.
Jean-Laurent Van Lint
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