Juré d'assises: "J'ai vu comment les gens peuvent perdre leur libre arbitre"

Cour d'assises
actu societe19/06/2012 09h35Gauthier de Bock

Nathalie est psychologue à Jette. Son expérience de jurée? Mi-figue, mi-raisin, dirait-on poliment...

Nathalie a 45 ans, elle est mariée et mère de deux enfants. Elle nous reçoit dans son cabinet entre bâtons d’encens, jardin zen et bouddhas. Une certitude, chez elle, désormais: à un procès d'assises, l'innocence ne se suffit pas forcément à elle-même.

Est-ce qu’au cours du procès, vous avez vu vos collègues jurés changer d’avis, évoluer dans leurs convictions?
Nathalie - Oh oui, c’était très clair. C’est simple, j’avais l’impression d’assister à une déclinaison de l’expérience de Milgram: celle qui analyse le processus de soumission à l'autorité. Vous savez, les gens qui infligent des décharges électriques à d’autres parce que c’est un "scientifique" en blouse blanche qui le dit.

Ah bon, vraiment, mais quelle autorité?
Nathalie - C’est subtil. En fait ce n’est pas une autorité incarnée par quelqu’un, mais je dirais l’autorité de la "bien-pensance", cette pensée politiquement correcte qui consiste à prendre en pitié les jeunes "qui n’ont pas de chance", cette pensée qui, en l’occurrence, avait des relents condescendants d’un passé colonial puisque les accusés étaient d’origine africaine. Cette "bienveillance" a pris le pas sur le reste.

Comment ça?
Nathalie - Vous savez, dans le jury, il y avait quelques universitaires et puis des personnes qui travaillaient avec des handicapés, des enfants, des jardiniers… Il n’y a pas de jugement dans ce que je dis, mais disons que chez les gens qui ont été à l’université, on trouve beaucoup plus de distance. Et lorsqu’on proposait de vrais raisonnements sur des faits - c’est ce qu’on nous demandait en plus: le "raisonnement" sans émotion -, eh bien c’était limite si on n’était pas montrés du doigt. On était quasiment exclus sous prétexte qu’on était soi-disant "déshumanisés". Donc, la "bien-pensance" en a rallié à elle beaucoup qui, au départ, étaient loin du prêchi-prêcha qui consiste à considérer les auteurs de crime comme étant des victimes parce que appartenant à la catégorie "jeune - défavorisé - issu de l’immigration". Alors que dans les faits, les gens qui étaient sur le banc des accusés n’étaient vraiment pas des enfants de chœur: ils avaient l’habitude de se battre, appartenaient à une bande… Et puis est-ce vraiment un hasard si les coups portés à la victime visaient systématiquement les organes vitaux?

Oui, mais Milgram, c’est un peu fort, non?
Nathalie - Non, non. Même si l’autorité c’était la "bien-pensance", celle-ci était renforcée par le décorum, tout le théâtre qu’est un tribunal de cour d’assises: certains jurés, les tenants de cette bien-pensance, se sont sentis d’autant plus investis d’une "mission"… D’emblée, il n’y a pas eu d’ouverture, d’emblée il fallait "sauver" ces jeunes. En fait il y a eu très peu de "doutes" dans le chef de ces missionnaires de la bonne conscience. Et puis il y a autre chose qui vient renforcer ma vision de ce phénomène "Milgram", c’est l’attitude des jurés par rapport aux paroles d’experts…

C’est-à-dire?
Nathalie - Eh bien, dès qu’une autorité, disons un psychiatre, qualifie un accusé de "psychopathe" et les autres accusés de "cas limites", on fonce: le "psychopathe" est forcément le coupable et les autres ne sont quasiment que des spectateurs se trouvant là un peu par hasard. Vous voyez ce que je veux dire par rapport à Milgram? Quand un "expert" dit "psychopathe", il donne une permission. La permission de désigner un coupable…

Ça vous a marquée, ce procès?
Nathalie - Oui, et pas que moi. D’ailleurs, on s’est revus après avec quelques jurés pour en reparler. Certains, qui ne se sont pas ralliés à la pensée commune, sont encore sous le coup de l’émotion d’avoir contribué, malgré eux, à une décision pas très équilibrée. D’une certaine façon, je suis moi aussi sous le choc de voir comment les gens peuvent perdre leur libre arbitre…

Quel a été, selon vous le moment le plus pénible du procès?
Nathalie - J’ai été vraiment agacée par certains avocats. Il y en avait qui étaient, on va dire, raisonnables dans leurs arguments. Par contre, il y en avait qui prenaient - on va le dire simplement - les gens pour des cons. Et ça marchait. Ça me rendait folle. A un moment, il y en a un qui a commencé sa plaidoirie en parlant de match de foot. Ça rentrait fort dans les caricatures: donc on remet les femmes "dans la cuisine", ou "avec leurs enfants". "Et vous, Madame, qui êtes mère!" Mais moi j’étais pas là en tant que mère…

Vous êtes-vous sentie menacée?
Nathalie - Clairement. Un jour, des dizaines de personnes nous attendaient au bas des escaliers et je peux vous dire qu’à leurs regards, ils n’étaient pas là par hasard.

Vous avez eu envie de pleurer?
Nathalie - Oui. En fait j’ai eu les larmes aux yeux. Ça peut paraître étonnant vu tout ce que je vous ai dit, moi la tenante de la "raison" insensible. Moi, la psy, en plus, habituée à l’émotion des autres et à m’y tenir à bonne distance. Mais ça m’a prise comme ça: une amoureuse qui pleure l’amoureux tombé sous les coups de machette. Le désespoir d’une jeune fille qui n’arrive pas à faire le deuil. Elle semblait inconsolable. J’étais préparée à tout... mais pas à ça.

Imaginons: innocente, vous passez devant une cour d’assises. Après cette expérience de jurée, vous êtes confiante?
Nathalie - Ah non, je ne serais absolument pas rassurée. Parce que j’ai vu à quel point tout ça tenait à presque rien, à la sensibilité exacerbée de quelques-uns et à l’air du temps. Mais qu’y a-t-il comme meilleures solutions que le jury populaire? Un jury professionnel? Pas évident. Si des traumas ne sont pas soignés, ils ressurgissent et aveuglent le raisonnement. Et des traumas pas soignés, il y en a partout, je suis bien placée pour le savoir…

D'autres témoignages dans le Moustique du 20 juin.

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