Refuge

Couenne de vie : bienvenue chez "Animaux en péril"

Chevaux, vaches, cochons... Le refuge “Animaux en péril” s’est donné pour mission d’offrir un sanctuaire à quelques heureux rescapés des fermes industrielles. Mais aussi d’éveiller les consciences du grand public face à leurs pratiques.

Enfants, nous avons tous lu l’histoire des trois petits cochons qui, pour se protéger du loup, construisent chacun une maison. La première, constituée de paille, est soufflée immédiatement. La seconde, en bois, ne dure pas beaucoup plus longtemps, alors que la troisième, bâtie de brique, résiste et sauve ses habitants. Morale de l’histoire? Les cochons sont intelligents. On l’a appris il y a longtemps, on l’a oublié aussitôt. Pourtant, ils font partie des espèces les plus évoluées du règne animal. Plus futés que les chiens, capables de comprendre le langage symbolique et doués d’empathie, les porcs sont en plus de cela des animaux très propres. S’ils aiment se rouler dans la boue, c’est pour protéger leur peau des parasites et y dénicher de la nourriture.  

Seulement voilà, on ne s’y intéresse pas trop, à la vie du cochon. Moins impressionnant qu’un léopard, moins élancé qu’un cheval de course et moins massif qu’un éléphant, le cochon est voué à finir dans une assiette sous une autre appellation: jambon, bacon, rôti… En Belgique, ils sont en moyenne 900.000 à être abattus chaque mois. Autant dire que les 26 rescapés qui ont trouvé leur place au refuge d’Animaux en péril font partie du gotha des cochons. Ce sont des “happy few”. Ils y ont gagné une identité - ils s’appellent désormais Barbara, Fleur ou Jörg - et surtout ont une espérance de vie de plus de six mois.  

cochon

Une mission : recueillir les animaux de ferme

Recueillir les animaux de ferme maltraités, issus de saisies dans des élevages peu scrupuleux, c’est la mission d’Animaux en péril. Et il y a du boulot. Car si la loi belge proscrit théoriquement la maltraitance animale, elle protège surtout ceux qui bénéficient du qualificatif de “domestiques”: les chiens, les chats, parfois les lapins et les cochons d’inde. Pour les autres, l’histoire est bien différente comme le constate chaque jour Jean-Marc Montegnies, président du refuge. “ Par sa nature même, l’élevage industriel constitue une exception colossale à cette loi. On y coupe les queues des porcelets à vif, on leur lime les dents, on les castre sans anesthésie et on place les truies dans des enclos où elles n’ont pas la place de se retourner, parfois même pas l’espace de se lever complètement. On oblige également les cochons à vivre sur leurs excréments, une situation qu’ils ne supportent pas. Ils deviennent agressifs à cause de l’ennui, se mordent, se griffent entre eux. Dans la nature, ils n’ont pas du tout le même genre de comportement.

Un traitement qui n’est pas infligé qu’aux porcs. Veaux, vaches, poules, moutons, tout le monde y passe. Ils sont plus de 60 milliards à être tués chaque année pour notre consommation, volaille non comprise. Mais avant même leur mise à mort, les animaux de fermes dites “industrielles” vivent l’enfer au quotidien. Les équidés ne sont pas épargnés par ces pratiques archaïques. Certains maquignons peu scrupuleux, ou d’autres parfois dépassés par les événements, laissent leurs chevaux à l’agonie. Sans nourriture et sans possibilité de sortir, ces animaux dépérissent jusqu’à ce que quelqu’un signale leur état à l’autorité compétente, l’UBEAW (Unité bien-être animal de Wallonie) et ses inspecteurs vétérinaires.

Parfois, il est trop tard pour agir. Mais dans d’autres cas, comme celui de Xérès, la saisie est orchestrée in extremis. “ Le 14 novembre dernier, on nous a appelés pour évacuer des chevaux dans un élevage de Barvaux, dans la province de Luxembourg, explique Jean-Marc Montegnies. Trois chevaux étaient morts de faim les jours précédents et cinq autres étaient dans un état assez lamentable pour justifier leur saisie immédiate.” Parmi eux, un poulain noir de dix-huit mois, incapable de se lever: Xérès. Il est déplacé à l’aide d’un harnais et passe 15 jours entre la vie et la mort, dans un box spécialement capitonné pour éviter qu’il ne se blesse en cas de chute. Des infra-structures coûteuses, mais nécessaires dans les cas les plus extrêmes. Un an plus tard, le poulain devenu cheval est en pleine santé.

xeres

xeres

Xérès, lors de sa saisie et quelques mois plus tard, complètement remis sur pied

Malheureusement, ces cas de maltraitances sont courants. Certains propriétaires sont même multirécidivistes. C’est le cas d’un marchand bien connu des refuges animaliers.  “ On a dû intervenir à plusieurs reprises chez lui. Notamment en 2016, lors d’une saisie record à Ogy. Il a toujours le même mode de fonctionnement, il achète des bêtes pour les revendre sans trop s’en occuper entre-temps. C’est un “gagne-petit ”.” Plus de 50 équidés sont retrouvés dans un état déplorable, dont des poneys, des chevaux et des ânes, et doivent être évacués d’urgence. Ils pataugent dans la fange, sont privés de nourriture, couverts de poux, de plaies et sont presque tous dans un état cachectique.   

Déjà condamné en 2011, le marchand est à nouveau poursuivi par les différentes associations qui ont recueilli certains rescapés. “ Espérons juste que cette fois-ci, il n’écope pas que d’une amende, mais bien d’une interdiction de détenir des animaux comme le prévoit l’article 40 de la loi sur le bien-être animal. Il est plus rapide de mettre une amende et de passer à autre chose, pourtant cette saisie prouve bien les conséquences du laxisme de sa précédente condamnation.

Dans l’une des prairies du refuge de Meslin-l’Évêque, le président de l’association gratte le ventre d’un minuscule poney nommé Lola. “ Elle, on peut dire qu’elle est née avec une cuiller en or dans la bouche. En bref, on a recueilli sa mère qui était enceinte au moment de sa saisie. Elle n’a donc connu que ce refuge. ”  S’il est facile d’accompagner un équidé dans toutes les étapes de sa vie, grâce aux recherches et à la documentation préexistante, cela devient nettement plus compliqué lorsqu’il s’agit d’une vache vieillissante, d’un cochon ou d’un mouton, comme le rapporte Jean-Marc Montegnies. “ Dans l’industrie, ces animaux ne sont pas supposés vivre plus de trois ou quatre ans, au maximum. De fait, il n’existe pratiquement aucune documentation sur les soins à apporter à un mouton du troisième âge. Nos vétérinaires doivent constamment tester de nouvelles techniques, de nouveaux médicaments, pour voir ce qui est efficace. ” C’est l’une des autres missions de ce refuge: participer à la connaissance des animaux de ferme et déconstruire certaines idées reçues.

Etendre l'altruisme à toutes les espèces

Chaque week-end, Animaux en péril ouvre ainsi ses portes au grand public pour présenter les histoires de chacun de ses résidents, tout en enseignant qu’un mode de vie sans cruauté animale est à la portée de chacun. “ Il est aujourd’hui nécessaire d’étendre l’altruisme à toutes les espèces et pas seulement aux chiens et aux chats. C’est beaucoup plus facile de prendre conscience de la sensibilité d’un animal en y étant directement confronté, en entrant par exemple en interaction avec un cochon qui ne demande qu’une chose, qu’on lui gratte les oreilles.” C’est simple, dans notre société, plus une espèce animale est exploitée, moins on lui reconnaît la capacité de penser.  Un travail qui commence à payer Évidemment, tout cela a un coût. “ L’association fonctionne avec un budget qui tourne autour de 950.000 euros hors investissements. Ce qui veut dire qu’avec ça, on n’achète pas une fourche, ni un tracteur, ni une prairie. Avec cette somme, on fait en sorte que tous les animaux soient nourris et soignés du 1er janvier au 31 décembre et que les 12 employés soient payés. Sans compter les frais fixes, comme l’eau et l’électricité.

Et dans le monde des refuges, il n’existe pas d’années sans investissements, malgré les infrastructures qui semblent flambant neuves. “ Ça fait 25 ans qu’on s’est installés à Meslin-l’Évêque et cela fait 25 ans qu’on est en travaux. On va construire une nouvelle grange, changer une toiture… On doit garder un certain niveau de qualité. ” Pour couvrir tous ces frais, l’association est dépendante des dons et ne reçoit aucun subside. 25 % du budget de fonctionnement est ainsi assuré par les parrainages, 25 autres % sont couverts par les dons simples et le reste, ce sont les legs. Le refuge doit donc thésauriser en cas de coups durs, histoire d’amortir des périodes qui pourraient être plus difficiles. “ Pour nous, ce n’est jamais assez, parce que plus on a d’argent, plus on peut faire des investissements et accueillir des animaux, mais ce qui est clair, c’est que notre association est de plus en plus populaire et peut donc se permettre de s’agrandir ces dernières années.

Une note positive qui clôture cette visite: après des années de lutte dans l’indifférence générale, les actions des associations animales commencent tout doucement à porter leurs fruits. Le grand public, jusqu’ici peu intéressé par le sort des bovins et des ovidés, est de plus en plus nombreux à pousser les portes des refuges et autres sanctuaires qui jouxtent les prairies de certains élevages. “ Évidemment, certains fermiers du coin ne voient pas vraiment notre existence d’un bon œil. Mais les relations sont cordiales. ” Peut-être parce que l’idée fait son chemin: les droits des hommes et des animaux ne sont pas contradictoires, mais bien complémentaires.

Article publié dans le Moustique du 22 novembre 2017

ttt

Les sites de L'Avenir Hebdo SA utilisent des cookies. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Plus d’infos Masquer cette notification