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La "potion magique" contre la malaria

A l'occasion de la diffusion de Malaria Business sur La Une ce jeudi 11 janvier, entretien avec le réalisateur, Bernard Crutzen. Stromae y raconte notamment son calvaire suite à une prise d'anti-paludique, alors que tout cela aurait pu être évité.

Chaque année, le paludisme (également nommé malaria) infecte 212 millions de personnes et en tue 429.000, dont 92% en Afrique. Des chiffres effrayants, qui pourraient être réduits si l'O.M.S acceptait de reconnaître un traitement, sans effets secondaires et très simple à administrer: la tisane d'artemisia annua. Mais l'organisation ne semble pas disposée à favoriser cette solution économique qui va à l'encontre des intérêts des grands laboratoires. C'est en tout cas le constat posé dans le documentaire Malaria Business.

L'artemesia annua semble être une sorte de "potion magique". Rappelez-nous son histoire et ses effets.
Depuis deux millénaires, les vertus de l’artemisia annua sont connues en Chine. Elle figure dans les manuels de médecine naturelle chinoise. Des chercheurs ont d'ailleurs constaté que dans les régions de Chine où les gens consomment cette plante, il n'y a pas de malaria alors que tous les éléments pour la propagation de la maladie sont réunis.

Les vertus de cette plante ont été révélés aux Occidentaux lors de la guerre du Vietnam...
En effet. Les Américains qui combattaient dans les rizières étaient soignés avec de la chloroquine, un médicament synthétique. De leur côté, les Vietnamiens n'avaient rien et tombaient comme des mouches. Certains vétérans ont même déclaré que la malaria était plus redoutable que les G.I’s. Les Nord-Vietnamiens ont appelé le grand frère communiste chinois à la rescousse qui leur a fourni l'artemisia annua pour soigner les combattants vietnamiens. Et ça a fonctionné. Malgré cela, les Occidentaux ne se sont pas du tout intéressés à la plante et ont continué à faire confiance à la chloroquine. Mais ce médicament a généré des résistances et perdu de son efficacité. Les laboratoires se sont alors retournés vers l’artemisia annua mais au lieu de l'utiliser dans sa version la plus naturelle, ils ont créé un médicament en isolant une molécule, l'artémisinine. Rapidement ce nouveau médicament a généré des résistances. Parce que ce qui est intéressant dans l'artemesia annua, c'est qu'elle contient plusieurs molécules anti-malaria et que celles-ci sont efficaces ensemble et non prises séparément. Fabriquer un médicament n'est pas nécessaire dés lors que la plante a d'excellent résultats.

artemisia

Pendant la guerre du Vietnam, certains vétérans ont même déclaré que la malaria était plus redoutable que les G.I’s.

Ce que ne reconnaissent pas les laboratoires et l'O.M.S?
Non. Ils partent du principe qu'il est impossible de doser la plante  : quand vous prenez une feuille, selon qu'elle a poussé à l'ombre ou au soleil, suivant qu'elle a été récoltée à Madagascar ou au Cambodge, elle n'a pas les mêmes propriétés. A cela les défenseurs de l'artemesia annua rétorquent que ce n'est pas important puisque cela fonctionne. C'est un véritable dialogue de sourds entre d’une part le principe de précaution mis en avant par les laboratoires et d’autre part une approche plus humanitaire. Sur le terrain, des enfants meurent chaque jour de cette maladie. Alors ne vaut-il pas mieux une plante qui n'est pas totalement connue et dosée, mais qui fonctionne  ?

Ce qui pousse les Africains à prendre en charge eux-mêmes leur protection
Ils en ont marre de se voir dicter la manière de se soigner par des laboratoires occidentaux ou asiatiques. Les Africains veulent prendre leur santé en main, et ont commencé à planter et cultiver l'artemesia annua. Ils ne veulent plus qu'on leur dise ce qu'ils doivent faire.  Ce sont leurs enfants qui souffrent  !

C'est effectivement l'Afrique qui paie le plus lourd tribut.
90% des décès liés à la malaria ont lieu en Afrique et là-bas, un enfant sur cinq en meurt. Comment réagirait-on si un enfant sur cinq mourait de la malaria en Belgique  ?  Ceux qui n'en meurent pas sont très malades. Le taux d’absentéisme est très important dans les écoles, les entreprises, les services publics. On estime que le produit intérieur brut de certains pays touchés pourrait être bien meilleur s'il n'y avait pas cette maladie.

Qu'est ce qui vous a poussé à réaliser ce documentaire?
Quand j'ai réalisé Bruxelles sauvage, un ami m'a interpellé à la suite d'une projection en me disant que mon sujet sur les renards qui rentraient dans les maisons était «  gentil  » mais que si je voulais un sujet vraiment costaud et si je n'avais pas froid aux yeux, il avait quelque chose à me proposer. C'est un journaliste qui édite une revue sur la médecine naturelle et il m'a parlé de la réaction de Stromae suite à sa prise de Lariam (un médicament anti-paludique). Il m’a aussi parlé de l’Artemisia.

En me lançant sur ce thème, j'allais me frotter à l'industrie pharmaceutique et ce ne sont pas des rigolos.

Proposer un sujet en demandant de ne pas avoir froid aux yeux, c'est interpellant...
Il m'a en effet précisé qu'en me lançant sur ce thème, j'allais me frotter à l'industrie pharmaceutique et ce ne sont pas des rigolos. Cela m'a titillé, c'était une espèce de défi et j'ai eu envie de le relever. J'ai d'ailleurs commencé par prendre un pseudonyme et un numéro de téléphone non traçable. J'ai pris beaucoup de précautions mais au final, elles ne se sont pas révélées nécessaires. Elles le sont par contre en Afrique pour les gens qui sont menacés lorsqu'ils font des découvertes. Mais moi en tant que journaliste, je n'ai pas subi de pressions. En tout cas, jusqu'à maintenant.

D'autres par contre ont été menacés suite à leurs révélations...
Oui, parce qu'ils se heurtent aux intérêts des firmes pharmaceutiques, non pas au sens «  BigPharma  » mais plutôt au niveau local. Les dépôts pharmaceutiques qui voient tout à coup leur chiffre d'affaire baisser parce qu'ils ne vendent plus de médicaments anti-paludiques sont mécontents et essaient d'intimider les chercheurs qui prouvent que la plante fonctionne. Surtout au Congo, un pays où l'intimidation est monnaie courante.

En débutant vos tournages, vous pensiez découvrir une telle polémique ?
Oui et non. Je savais que la vente d’Artemisia était interdite en Belgique et en France, alors qu’elle n’est pas toxique. C’est déjà un premier point qui pose question. Mais je n'imaginais pas que le sujet était bien plus vaste, avec des ramifications à tous les niveaux, comme par exemple le marché des moustiquaires imprégnées. Il y a énormément de facettes dans ce business mais j’aborde surtout celle des traitements.

Faire parler les gens ne s'est pas révélé trop compliqué ?
Non parce que ce sont des convaincus. Les gens qui consacrent une partie de leur vie à faire connaître et développer l'artemisia annua savent qu'ils prennent un risque. Comme par exemple cette pharmacienne à Paris qui m'a dit «  cette plante est interdite en France et c'est encore un coup des laboratoires  ». Elle risque des ennuis avec l'Ordre des Pharmaciens parce qu'elle sort du cadre. Ou celles et ceux qui cultivent la plante dans leurs jardins... Mais malgré ce risque, ils sont déterminés et se battent. Ils estiment que ça en vaut la peine.

Artemisia

Le malade ne serait qu'un client ?
C'est ce qui ressort également de l'interview que j'ai obtenue d'un ancien directeur à l'O.M.S., German Velasquez. Il n'hésite pas à déclarer que les laboratoires ont pris le pouvoir à l'O.M.S.  Il existe un autre documentaire, diffusé sur Arte  :  «  L’O.M.S. Dans les griffes des lobbyistes  », qui explique clairement la mécanique mise en place par les laboratoires pour influencer les décisions d'une organisation qui est supposée être neutre et indépendante. Aujourd'hui, ce sont les laboratoires qui décident dans quoi on va mettre de l'argent. Par exemple, ils ont décidé de mettre du budget dans le développement d'un vaccin contre la malaria alors que ce n'est peut-être pas la bonne solution. L’artemisia annua donne pour l’instant de meilleurs résultats. Mais comme elle ne rapporte rien aux laboratoires, décision a été prise de favoriser un vaccin qui coûte des milliards de dollars.

Un vaccin annoncé pour 2018 et dont les résultats ne sont pas garantis...
GSK travaille sur le projet depuis 1987. Ils viennent d'aboutir à un résultat. Depuis trois ans, ils disent qu'ils vont sortir le vaccin mais repoussent à chaque fois la mise sur le marché. D'après les premiers chiffres, on serait entre 30 et 40% d'efficacité. Concrètement cela veut dire qu'une maman qui va vacciner son enfant contre la malaria n'est pas certaine que son enfant sera immunisé. On est en tout cas loin d'avoir un vaccin parfait, ce que constate également l'Institut de Médecine Tropicale d'Anvers. On fait miroiter ce vaccin comme une solution définitive alors que ce sera seulement une arme de plus contre la malaria.

Stromae Lariam

Stromae a subi des effets secondaires du Lariam en 2015 parce qu’il était dans un état d’épuisement et d’hypersensibilité qui a favorisé cette réaction.

Vous parliez des effets secondaires du Lariam, que Stromae évoque dans votre documentaire. Une interview qui a fait le buzz. C'était le but ?
Je ne vais pas me plaindre qu'on en parle. Plus de 75 sites ont recensé l'information mais ça a un peu occulté le vrai sujet du documentaire auquel très peu de journalistes se sont intéressés. Certains ont même écrit que Stromae avait attrapé la malaria. C’est faux.  Il a subi des effets secondaires du Lariam en 2015 parce qu’il était dans un état d’épuisement et d’hypersensibilité qui a favorisé cette réaction. Entretemps l’artiste va mieux, on peut rassurer ses fans.

Pourquoi les institutions officielles ont-elle refusé de témoigner dans votre documentaire?
Parce que la médecine naturelle sort du cadre de leur mission. C'est en tout cas la raison officielle invoquée. Je crois que la véritable raison est qu'ils sont tellement influencés par les laboratoires que ça les ennuie très fort que l’artemisia fonctionne bien. Si tout d'un coup les Africains se mettent à consommer de la tisane d'artemisia annua qui ne coûte rien, cela va provoquer l'effondrement d'un marché important. On peut donc penser qu'il y a une connivence entre les labos et les autorités sanitaires, qu'il s'agisse de l'O.M.S ou d’autres institutions publiques.

Cela s'apparente à un scandale humanitaire...
Je dirais plutôt une omerta. L’artemisia est efficace contre la malaria, on le sait maintenant, mais certains se gardent bien de le dire.

Malaria Business est également programmé au RamDam, le festival du film qui dérange, à Tournai, du 13 au 23 janvier. La projection sera suivie d’une rencontre avec le réalisateur

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