Edito

Comment Amandine Gay ouvre la voix de l’afro-féminisme

Ouvrir la voix d’Amandine Gay, est un film majeur. 

Ouvrir la voix, un « documentaire-guérilla » d’Amandine Gay sort en salles cette semaine et vient combler un vide pour dire ou questionner l’identité et la place des femmes noires vivant en France ou en Belgique. Réalisé sans subvention mais porté par un succès public et critique qui ne se démentit pas depuis des mois, le film s’est tracé une voie vers la sortie en salles chez nous et fait figure non seulement de film pionnier mais aussi de jalon nécessaire, quelque part entre James Baldwin et Virginie Despentes. Jeune femme noire adoptée par une famille française blanche, exilée depuis à Montréal où elle a entrepris des études sur les adoptés transraciaux et transnationaux, fan de Spike Lee, la réalisatrice de 33 ans donne la parole à celles à qui ne l’ont pas, ou pas assez. Ou si mal. 

Avec un art du portrait sensible, le film suit en plan serré le témoignage d’une vingtaine de jeunes femmes afro-descendantes belges ou françaises issues de toutes confessions, et propose de se réapproprier une narration trop souvent réduite à l’histoire de l’immigration ou à la banlieue. D’abord il s’agit de constater, ensuite de proposer. Stigmatisées depuis l’enfance sur leur couleur de peau (depuis les visites chez le boulanger avec étalages de « têtes de nègres » ou de « gâteaux bamboulas »), elles sont aujourd’hui comédiennes, ingénieurs, performeuses, journalistes, interprètes ou militantes pour le droit des mères. Elles disent la souffrance et la violence de se découvrir femmes et noires dans les géographies post-coloniales usées par une discrimination systémique. Elles disent la multiplicité de leur identité « afro » en Europe, et taillent sans en avoir l’air ou parfois dans la révolte, des outils pour demain. « Afropéanité » (le mot est de Léonora Miano, écrivaine franco-camerounaise et Prix Féminina 2013), reconnaissance et distance avec le trauma post-colonial, importance de l’appartenance aux diasporas africaines, réappropriation critique du mot « race » ou du mot « communautarisme » (« - oui mais lequel ? parlons-en, du communautarisme des Blancs à l’Assemblée nationale française »), travail de revalorisation de la beauté et de la féminité noire face aux clichés de la « Fatou ou de la Niafou », élaboration d’un afro-féminisme à la fois particulier et universel (pour réussir à un moment « à être vraiment rencontrée »), ces femmes-là taillent en réalité les outils d’émancipation indispensables pour nous qui continuons d’arpenter cette planète percluse de barrières et de murs. De qui sont- elles le nom ? De chacun de nous. Parce que le film d’Amandine Gay est porteur de cet universel qui pourrait aider à traverser notre époque.

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