Société

Avions F-35 : un crash pour l’emploi

Ces chasseurs américains vont probablement remplacer nos F-16 lors de la signature d’un “contrat du siècle” à 15 milliards. Pourquoi le gouvernement pose-t-il ce choix alors qu’il semble le moins intéressant en termes de retombées économiques pour le pays?

 

Après la constitution de la Suédoise, le gouvernement avait décidé de relancer le marché de l’achat de nouveaux avions pour l’armée en remplacement des F-16 vieillissants. Ces derniers effectuent toujours actuellement les missions de la Belgique à travers le monde. Estimation du coût de ce contrat de 40 ans pour 34 avions de combat: 15 milliards. Restait à choisir le candidat. Et peut-être surtout le pays d’origine de son conceptteur...
“Le F-35 est un très bon avion qui a terminé ses maladies de jeunesse. Il nous permettra d’intégrer les différentes missions dans le monde avec l’Otan”,  nous dit ce député N-VA. Pour les nationalistes flamands, mais aussi certains CD&V, le commandement de notre armée et les pilotes, le Lockheed Martin F-35 est le favori… avant tout parce qu’il est américain. Déjà en 2009, selon un câble diplomatique du site WikiLeaks, Pieter De Crem (CD&V) soutenait le F-35 lors d’un entretien avec l’ambassadeur des États-Unis à Bruxelles, Howard Gutman.
“La NV-A atlantiste est favorable au F-35 dans un gouvernement où le MR, plutôt européen, est sensible au Rafale… Cela dépendra du rapport de force au sein du gouvernement” explique le député PS Sébastien Pirlot, membre de la commission de la Défense. Un marché important avec en toile de fond les liens entre Charles Michel et Emmanuel Macron qui martèlent défendre des projets européens. “Un réflexe européen que la Belgique avait déjà connu sous le gouvernement Verhofstadt lors du remplacement des avions-transporteurs C-130 Hercules par les Airbus A400M Atlas”, nous dit ce haut gradé de l’armée de l’air.

Un avion arc-en-ciel

Ce soutien inconditionnel flamand pour le F-35 flaire aussi le relent communautaire. En effet, les retombées économiques du précédent programme du F-16 étaient plus fortes en Région wallonne qu’en Flandre. Or, le programme du F-35 n’aura pas de retombées en Wallonie…Tant à la Sonaca qu’à la Sabca, chez Safran Aero Booster ou encore Sabena Aerospace, aucun contrat de sous-traitance ne se dessine pour les sociétés wallonnes, qui soit dit en passant préféraient le F-18 américain et le Rafale sur le plan des retombées. De plus, les vendeurs piquent du nez devant la complexité politique belge: l’achat est fédéral en termes de décision mais régional en termes de retombées économiques. “C’est la Belgique”, nous dit en souriant ce Français spécialisé en aviation. Dans ce dossier toutefois, “la première erreur du gouvernement belge c’est d’avoir dit qu’il voulait un avion sans obliger le marché à garantir des retombées économiques”, explique Benoît Hellings, député Écolo et vice-président de la Commission de la Défense à la Chambre.
Les Américains avec le F-35 n’ont pas de possibilité de partenariat avec la Belgique, en dehors d’éventuelles collaborations en recherche. La raison? Le gouvernement arc-en-ciel, à l’époque, n’a pas signé d’accord en ce sens, comme il l’avait fait pour le programme du F-16. Pieter De Crem, en 2003 déjà, était clair à ce sujet: “Il ne faut pas venir se plaindre maintenant parce qu’on a raté sa chance”. À l’époque, les Pays-Bas saisissent l’avion en plein vol. Ils obtiennent l’entretien pour l’ensemble de l’Europe du F-35 avec la création du dépôt logistique de Woensdrecht avec notamment l’entretien des réacteurs des F-35. Benoît Hellings confirme: “Les Belges ont refusé d’entrer dans le programme F-35 et donc ils ont abandonné les opportunités de retombées économiques et maintenant, ils se décident peut-être à quand même acheter le F-35”. Schizo?

Les retombées économiques, les pays constructeurs concurrents, eux, en ont saisi toute l’importance. Le gouvernement britannique propose ainsi d’installer deux centres de fabrication: l’un en Flandre et l’autre en Wallonie. Le bonheur! Les Français aussi se sont engouffrés dans cette brèche. Ils évoquent une coopération approfondie (formation, coopération industrielle et technique...). Dassault Aviation a rappelé les liens forts entre les deux pays: neuf entreprises filiales, plus de 3.000 salariés belges dans des emplois à haute valeur technologique, plus de 800 millions d’euros de commandes annuelles à la Belgique. Et surtout, il évoque, malin, un travail avec “les partenaires économiques des trois régions belges”. Tout est dit. “En plus, ils se reposent sur un autre contrat récent, celui d'un important contrat d’armement avec la France dans les blindés terrestres (Griffon et Jaguar)”, poursuit Benoît Hellings.
Pour lutter contre l’avion américain F-35, ces deux pays espèrent que le gouvernement belge se souviendra que le programme F-16 avait créé de nombreux emplois sur notre sol et avait relancé durablement nos entreprises aéronautiques… qui aujourd’hui sont des fleurons mondiaux pour certaines. La Belgique, pour l’instant, est dans l’impasse. “Dire aujourd’hui que des retombées sur l’emploi sont garanties, c’est mentir”, ajoute Benoît Hellings.
L’emploi, le gouvernement ne semble pas en faire une priorité. Peut-être parce que le poids de cette industrie est trois fois plus élevé en Wallonie et Bruxelles qu’en Flandre. “Il serait anormal qu’un contrat de plusieurs milliards ne débouche pas sur des emplois durables”, déplore le député PS Sébastien Pirlot. Crash de l’emploi ou envol de l’industrie aéronautique belge pour les 40 ans à venir? Le choix ne semble pourtant pas difficile à faire… Pourtant, le fédéral préfère tenter le pile ou face à 15 milliards. Ceci dit, la pièce pourrait encore tomber sur la tranche, dans l’un de nos fameux compromis à la belge.

Trois États pour un avion

Pour rappel, tout a commencé en juin 2014 avec l’envoi de l’enquête préparatoire (Preparation Survey) aux cinq agences étatiques candidates. Aujourd’hui, il ne reste que deux agences: l’avionneur américain Boeing et le gouvernement suédois se sont retirés. Les Britanniques avec l’Eurofighter Typhoon et les Américains avec le Lockheed Martin F-35 concourent toujours, avec les Français de Dassault et leur Rafale, qui ont proposé un “partenariat approfondi”.

Avion ou drone ?

Un avion F35 coûte entre 80 et 100 millions. “ Les pays qui ont déjà eu le F35 ont vu la facture montée jusqu’à 125 millions ” ajoute le député PS. Pour quelle raison acheter encore des avions aujourd’hui ? Pour se protéger ou aider à la protection du monde ? Ne peut-on pas mieux utiliser les 15 milliards ? “ Quid de l’armée de demain ? Faut-il que la Belgique ait des avions pour mener des actions hors de ses frontières ? Je ne suis pas certain ” précise le député PS.
Le député Écolo ajoute “ on est contre l’achat des avions tel qu’il est surtout que l’on voit les Américains et les Français acheter de plus en plus de drones…et pendant ce temps…nous on achète encore des avions et pour 40 ans. On sera d’accord d’acheter 10 avions pour notre sécurité intérieure, c’est tout.
La seule certitude à ce jour, c’est que la Belgique aura un nouvel avion. Impossible, selon les différents observateurs de revenir en arrière lorsque le processus est aussi loin. Alors à quelles sauces les emplois seront-ils mangés ? Les Américains vont-ils sortir des compensations inattendues de leur chapeau ? Un expert, proche du dossier, ne le croit pas : “ Lors de leur dernière présentation à Bruxelles, ils avaient l’air tellement convaincu d’avoir déjà le contrat. ”

ttt

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