Interview

Louis Garrel: "Le Redoutable est un jeu"

Il incarne avec génie le cinéaste Jean-Luc Godard dans Le Redoutable de Michel Hazanavicius. Conversation sous le signe de la Nouvelle Vague.

Volubile, agile et séduisant, l’acteur français de 34 ans habitué des films de Christophe Honoré (des Chansons d’amour à La Belle personne), vu chez Bonello, Dolan ou Desplechin, est aussi un enfant de mai 68, même si ça n’est pas sa génération. A l’écran, Louis Garrel s’est d’ailleurs illustré dans plusieurs évocations de la révolution culturelle qui a réveillé le cinéma de papa. Une première fois dans Innocents / The Dreamers de Bernardo Bertolucci puis dans Les Amants réguliers réalisé par son père Philippe Garrel. Pour la troisième fois le voici sous le feu des barricades parisiennes, ici sous l’œil amusé de Michel Hazanavicius (spécialiste en pastiches cinématographiques d’OSS 117 à The Artist) qui adapte un roman de la comédienne Anne Wiazemsky (Un An après, Gallimard 2015) racontant son amour puis sa rupture avec Jean-Luc Godard à l’aune de l’année 68. Armé de postiche, lunettes à triple foyer et zozotement de circonstance, Garrel détourne joyeusement JLG - pape de la Nouvelle Vague et cinéaste parfois incompris qui n’a pourtant jamais cessé de renouveler le langage cinématographique, d’A bout de souffle à Adieu au langage.

Si au départ Garrel avoue avoir eu quelques « appréhensions » à pasticher Godard, elles ont été balayées grâce à la qualité de ses discussions avec Hazanavicius : « Le Redoutable n’est pas un documentaire, c’est un jeu que l’on propose au spectateur. Presque une blague. Michel et moi n’étions pas au même endroit par rapport à Godard. Je suis en affection totale pour son œuvre ; Michel pas. Il a plus de distance, il est moins assidu comme spectateur sur la filmographie non-narrative de Godard. Moi je trouve dans toutes ses périodes des films qui m’intéressent. Le projet justement a été possible car Michel et moi avions des approches différentes, sans premier degré. Au final Le Redoutable est une comédie italienne sur un homme qui décide de quitter l’industrie traditionnelle du cinéma pour faire des films politiques, raconté par une femme qui va le quitter ».

Malgré une « empathie totale » affichée pour Godard (« ça me touche qu’un cinéaste ait voulu accorder son art avec le mouvement du monde ») et pour une époque « où les gens savaient se disputer, comme dans la scène de la voiture à la fin où tout le monde s’engueule pour un film », Louis Garrel ne se sent pas spécialement un héritier de la Nouvelle Vague. S’amusant à paraphraser le critique Michel Ciment, il y voit plutôt une « appellation réductrice » concernant des films aussi différents que ceux de Resnais ou Truffaut. L’occasion pour l’acteur d’offrir sa propre définition de la période : « dans la tête des gens, la Nouvelle Vague se résume à une iconographie, à des images de Jules et Jim, Jean Seberg ou Belmondo. Or c’est un mouvement vaste et peut-être aussi important que le surréalisme, mais sans manifeste théorique. Je crois que le point commun de ces films serait peut-être une nouvelle façon de faire des films, notamment de faire librement des films quand on est jeune, à une époque où il y avait beaucoup moins de possibilités de tourner qu’aujourd’hui. On pourrait dire qu’aujourd’hui tout le monde est Nouvelle Vague ». Ça tombe bien, on passe à l’interview Nouvelle Vague.

Vous êtes plutôt Karina ou Bardot ?

Karina, c’est sûr. Anna Karina est constitutive des films de Godard (Bande à part, Pierrot le fou…). Ils tournaient leurs films main dans la main. Bardot n’a fait qu’une apparition dans Le Mépris.

Plutôt Jean Seberg ou Françoise Dorléac ?

Jean Seberg disait elle-même qu’elle ne comprenait pas le travail de Godard sur A bout de souffle. Alors que Françoise Dorléac tourne La Peau douce main dans la main avec Truffaut, comme Karina avec Godard. Ce sont des films très sensuels, très amoureux, ça se voit à l’écran que le réalisateur et l’actrice s’aiment et ça me touche.

Plutôt Godard ou Truffaut ?

Ça dépend des jours. Truffaut arrondit les choses. J’ai parfois un plaisir inouï à voir ses films, car Truffaut a un rapport au cinéma classique dont on a parfois besoin en tant que spectateur. Les films de Godard sont comme des pointes, des éclats. Mais les deux sont complémentaires pour moi, je ne peux pas choisir. Pas plus qu’entre les Stones ou les Beatles.

Plutôt la vie ou le cinéma ?

L’un ne va pas sans l’autre non plus. Je citerai Arnaud Desplechin qui dit qu’il n’arrive pas à vivre sans dialoguer avec les films. La vie et le cinéma, c’est un dialogue.

Godard, plutôt pré ou post-68 ?

On a dit de lui qu’il n’avait jamais cessé de faire des premiers films. Tous ces films me touchent. Plus récemment Film Socialisme, qui est du cinéma-peinture, qui a sa place au musée, tout de suite. Quand les gens lui disent qu’on ne comprend plus ses films, Godard répond : j’écoute Bob Dylan et je ne comprends pas tout ce qu’il dit, pourtant je l’écoute.

Plutôt tout nu ou habillé ?

J’ai souvent joué nu c’est vrai. Mais ma préoccupation à chaque fois c’est de ne pas gêner le spectateur. Car ça peut être gênant de voir des gens tous nus, en tous cas moi ça me gêne. Je ne suis pas sûr qu’on y prenne forcément du plaisir. Ma préoccupation est là.

Plutôt image ou son ?

Pour paraphraser Godard citant lui-même Bresson et ses Notes sur le cinématographe : le cinéma c’est un rapport entre une image et un son. Avec ce paradoxe : les films de Murnau sont muets et ils sont géniaux ; et certains films sonores sont moins parlants que des films muets…

Plutôt Jean-Pierre Léaud ou Belmondo ?

Ils sont tellement différents. Il y a quelque chose d’accompli chez Belmondo acteur, il effectue pour le spectateur des choses qu’on ne sait pas faire. Belmondo, c’est une sauvagerie, un physique. Léaud, c’est un rythme, un phrasé qui apporte du baroque dans les scènes. J’aime les deux.

Plutôt devant ou derrière la caméra ? (- Il a réalisé Les Deux amis en 2014, variation sur Jules et Jim dans le Paris d’aujourd’hui avec Vincent Macaigne et Golshifeth Farahani, ndlr).

Les deux si possible, j’aime jouer et réaliser. En tant que spectateur aussi j’aime ce jeu-là qu’on voit dans les films d’Amalric, Moretti, Chaplin. Des films où l’on a l’illusion que l’acteur n’est pas le metteur en scène. Alors qu’ils le sont absolument.

Plutôt champ-contrechamp ou plan-séquence ?

Surtout pas chiant contre chiant ! Pour un acteur il n’y a rien de plus agréable que le plan-séquence.

Plutôt Chansons d’amour ou La La Land ?

Je répondrai Jacques Demy, car les deux films sont des hommages à Demy. Alors autant remonter à la source.

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