Vent de fraîcheur sur le rap belge

Une enquête de Nicolas Alsteens, Marie Frankinet et Luc Lorfèvre (Photo : Guillaume Kayacan)

Libérée de ses clichés et boostée par l'effet Stromae, une nouvelle génération fait exploser les barrières du hip-hop. Reportage à la veille des festivals.

La scène se déroule un soir frisquet de janvier dernier au Platform Theater, un club de Groningen aux Pays-Bas. Woodie Smalls, jeune rappeur originaire de Flandre-Orientale, se produit dans le cadre de l'Eurosonic, festival rassemblant plus de 500 artistes émergents venus des quatre coins de l'Europe. Objet d'un buzz, il a réussi à rameuter tous les médias et les professionnels "qui comptent". Et il ne rate pas l'occasion de faire étalage de toute sa classe avec son hip-hop old school qu'il recycle en version 2.1.

En cinquante minutes de gros son, de sueur, de tension et de bonnes vibes, Woodie met tout le monde dans sa poche. Trois mois plus tard, Woodie Smalls est partout. "Soft Parade", son premier album, est signé sur Sony Belgium, maison de Hooverphonic, Bob Dylan et Pascal Obispo. Les médias généralistes s'intéressent à lui, son clip très coloré de About The Dutch dépasse les 300.000 vues sur Youtube et les festivals se l'arrachent. "Quand j'étais à l'école, je me sentais différent des autres, explique-t-il à Moustique qui l'avait mis dans son top des révélations Eurosonic. J'étais le seul black de Saint-Nicolas et je n'avais pas les mêmes centres d'intérêt que les jeunes de mon âge. J'étais un peu un alien. J'ai découvert alors le rappeur américain Tyler, The Creator. Il était Noir, cinglé et gérait sa vie comme il le voulait. Il est devenu mon modèle et voilà où ça m'a mené."

Woodie Smalls, Sylvestre Salumu de son vrai nom, n'est pas un cas isolé. A Bruxelles, Liège, Namur, Anvers, on ne compte plus les nouveaux poètes du bitume pour qui le hip-hop représente non seulement un mode d'expression mais aussi un mode de vie. Tout en reconnaissant l'héritage de ses aînés, cette génération 2.1 a le mérite de sortir des clichés du genre "casquette, shit, Eastpak, survêt" et de ne pas s'enfermer dans un ghetto. "On a tenu longtemps un discours de victime dans le hip-hop", nous rappelait Baloji, ex-figure de proue de Starflam qui défend actuellement l'EP solo "64 Bits And Malachite" et travaille sur la réalisation de son premier long métrage. "Trop souvent, les rappeurs belges se plaignaient qu'on ne parlait jamais d'eux alors qu'ils s'excluaient eux-mêmes des médias."

Les jeunes artistes hip-hop ne tombent pas dans le piège. Si Internet, les réseaux sociaux et les clubs underground restent leur terrain de jeu favori, ils saisissent aussi toutes les opportunités qui se présentent pour se frotter aux médias traditionnels et aux grosses maisons de disques. Ils n'ont pas tort. Prenez G.A.N. Originaire de la République démocratique du Congo et élevé dans une cellule monoparentale comme Baloji, le gaillard a sorti voici cinq ans sous le nom de Ghandi un premier album, "Point G", avec les moyens du bord. Il revient aujourd'hui métamorphosé avec "Texte symbole", disque qui bénéficie de l'appui du géant Universal. Plutôt que de foncer seul, G.A.N. a écouté les directeurs artistiques, demandé des conseils à Baloji pour la scène, et fait écouter ses maquettes à son pote Stromae. Il s'est aussi débrouillé pour tourner avec un joli budget le clip de son single 4 Saisons en République dominicaine. Oui, ça change d'un plan-séquence à Tour & Taxis ou sous l'arcade du Cinquantenaire. Enfin, la qualité de ses rimes et la profondeur de ses textes chantés en français lui permettent de passer sur La Première. Impensable il y a encore quelques années.

Prose combat

Dans RAP, le morceau qui ouvre "Texte symbole", G.A.N. chante "Fuck les punchlines, moi je fais de l'esprit". "Je devais me justifier pour le public qui m'a découvert avec "Point G", nous explique-t-il. Je ne suis plus le même aujourd'hui. Je suis père de famille, j'ai compris que les phrases slogans et la provoc ne menaient à rien. Moi, j'ai des choses à raconter. Mon école c'est Brel, Gainsbourg, MC Solaar, Les Sages Poètes de la Rue. Avant, je pensais que pour faire du rap, il fallait rester dans l'underground, mettre des barrières, imposer de grosses basses. Alors qu'en fait, tu peux tout faire. Regarde aux Etats-Unis, les rappeurs qui marchent le mieux, ce sont ceux qui dépassent les codes du rap. Drake, Pharrell Williams, Kendrick Lamar..."

On quitte l'univers de G.A.N. pour se fracasser sur le flow de Hamza. Prose combat... Entre élégance et exubérance, le petit gars de 21 ans claque des mots délétères sur une bande-son synthétique et affole les compteurs sur Youtube avec des clips clinquants, inspirés par le gangsta rap américain. Quand Moustique rencontre Hamza en terrasse d’un café, il n’a rien d’une terreur ou d’un super-vilain. Il est cool, un peu timide et parle de sa musique avec délicatesse. "En 2016, le rap n’a plus rien à voir avec ce qu’on pouvait entendre il y a dix ans. C’est d'abord, et surtout, une question de références. Moi, je n'ai pas grandi avec IAM et MC Solaar. Ce qu'on propose aujourd'hui, c’est une autre perspective."

La suite dans le Moustique du 11 mai 2016

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