Rencontre

Johnny Hallyday: "Je suis un survivant"

Chanteur ressuscité dans la vie et sur un magnifique album crépusculaire, il ne se voit plus mourir ailleurs que sur scène.

 

Pour accéder aujourd'hui à Johnny Hallyday, il faut parcourir un long chemin semé d'embûches. C'est que son nouveau management contrôle toute sa communication et se fout complètement des médias qui souhaitent interroger un chanteur sur sa musique. Ce qui importe dans le "cas" Johnny, c'est vendre des tickets pour le Stade de France (ça marche bien) ou le stade Roi Baudouin (ça marche moins bien), s'assurer que les sponsors et partenaires de ladite tournée soient bien servis et, enfin, rassurer les fans sur la forme physique de l'idole, plus d'un an avant le début des concerts.

Si Moustique s'était contenté de jouer le jeu, vous auriez déjà lu voici plus d'un mois un publireportage ("une interview générique" dans le jargon médiatique) de Johnny à Los Angeles sans qu'il y soit beaucoup question de son nouvel album "Jamais seul". Et pour cause, personne ne l'avait encore entendu à l'époque. Nous avons préféré attendre la sortie du CD et tenter ensuite notre chance auprès de Johnny par la voie officielle. C'est qu'entre ballades country crépusculaires et chansons rock électrisées par la guitare de Matthieu "M" Chedid, ce 47e album de Johnny est sans doute ce qu'il a fait de plus roots depuis ses grands classiques des années 70. On pense à "Flagrant délit" (1971) ou "La terre promise" (1975).

Finalement, nous avons décroché cet entretien avec un confrère mélomane de Bel RTL. C'était le 25 mars dernier dans une suite de l'hôtel de Sers, à Paris. Nous avions également sollicité Matthieu Chedid, qui porte une grande part de responsabilité dans cette réussite artistique. Il nous a envoyé un mail de quelques lignes. "J'assume à 200 % ce projet, mais c'est avant tout une aventure humaine. Et en tant que telle, s'exprimer dessus seul, par des mots, n'est pas des plus simples. C'est pour cela que je ne fais que de la "promotion" en tant que musicien autour de ce disque. Merci de votre compréhension."

Comme il le chante sur son nouvel album, Johnny n'est jamais seul. Son coiffeur est passé dans la chambre quelques minutes plus tôt, son assistante personnelle ne le quitte pas des yeux et on l'appelle souvent. Notre interview sera d'ailleurs brièvement interrompue par la sonnerie de son GSM (l'intro de Jump, le hit années 80 du groupe métal Van Halen!). "C'est un message de ma maison de disques qui me rappelle à l'ordre, confie Johnny. Elle dit que je ne parle pas assez de mon album, que j'en dis trop sur Laeticia, sur la mort d'Elizabeth Taylor (qui s'est éteinte quarante-huit heures plus tôt - NDLR). Bref, je fais trop people", rigole-t-il.

Johnny n'est donc jamais seul. Mais on ne voit pourtant que lui. C'est peu de dire que Johnny a du charisme. Il est le charisme incarné. Ceux qui affirment le contraire ne l'ont jamais rencontré. Sa démarche, ses gestes, sa voix et surtout ce regard qui fixe le vôtre avec une luminosité intense… Tout y contribue. Ça nous rappelle aussi les paroles de sa chanson Rock'n'roll Attitude en 1985. "Lutte contre les mots faciles. Lutte contre la haine des imbéciles. Garde toujours en toi une rock'n'roll attitude." Johnny est là, mais il est aussi ailleurs. Redingote noire, pantalon noir et santiags, de couleur noire aussi, il fait les cent pas sur la terrasse de sa suite en grillant une cigarette sans prêter attention à la cour qui s'agite autour de lui. Et puis, il revient dans sa chambre et tout le monde se tait. Johnny serre la main, s'assied en face de vous, demande un cendrier et nous dit enfin: "Je suis prêt".

Comment vous sentez-vous ?

Johnny Hallyday - Je ne peux vous cacher que je suis déjà fatigué par tout ce marathon promotionnel. Mais je veux aller au charbon. J'ai donné beaucoup de moi sur ce nouvel album, j'ai envie que les gens l'écoutent.

Vous êtes allé jusqu'à vous faire tatouer sur l'avant-bras le titre de votre album, Jamais seul. Ce n'est pas un peu too much ?

J.H. - Non, ça n'est pas too much. C'est une profession de foi. Ce disque, j'ai bien failli ne jamais l'enregistrer. C'est une renaissance après toutes les épreuves que j'ai traversées. Tout se tient. La chanson Jamais seul est celle où je me dévoile le plus. Elle donne son titre à l'album. Avec Jean-Baptiste Mondino, nous avons eu l'idée de cette photo où je suis les bras en croix. Une allusion au morceau Les bras en croix que j'ai enregistré en 1963 mais surtout au Christ crucifié et ressuscité. Quant au tatouage, c'est un vrai. Je l'ai fait à Los Angeles.

La solitude, vous l'avez déjà connue ?

J.H. - Oui, lorsque j'ai été hospitalisé en décembre 2009 au Cedars-Sinai à Los Angeles. On ne peut pas se sentir plus seul que lorsqu'on vous plonge dans un coma artificiel. C'est un voyage que je ne souhaite à personne. Je me suis vu partir dans un tunnel et puis, plus rien. Je me souviens seulement m'être réveillé un matin sans savoir où j'étais et me sentir tout heureux de pouvoir respirer un bon bol d'air. C'est derrière moi maintenant, grâce à Dieu. Mais je ne l'oublierai pas.

Est-ce que vous êtes un survivant ?

J.H. - Après tout ce que j'ai traversé, je suis un survivant. Il n'y a aucun doute là-dessus. Mais dans le rock, je ne suis pas le seul.

Keith Richards, qui l'a échappé belle à plusieurs reprises, affirme qu'il ne se voit pas mourir autrement que sur scène, la guitare à la main. L'idée vous séduit-elle ?

J.H. - A fond, je ne me vois plus terminer ma vie d'une autre manière.

Si vous repartez en tournée en 2012 et en 2013, c’est aussi un peu parce que vous avez raté votre sortie avec le Tour 66 en 2009 ?

J.H. - J’ai horreur des choses inachevées. Le Tour 66 devait être celui de mes adieux, mais il a été interrompu contre ma volonté. Aujourd’hui, je ne suis plus du tout dans le même état d’esprit. Le fait d’avoir frôlé la mort m’a fait comprendre que je n’avais plus envie de faire mes adieux.

Ce fameux album de blues que vous promettez depuis vingt ans sans qu’on ait jamais rien vu venir, c’est “Jamais seul” ?

J.H. - “Jamais seul” est un retour aux sources. Ces dernières années, je me suis peut-être trop enfermé dans la musique de variétés. Lorsque j’ai commencé à travailler sur “Jamais seul”, il n’y avait qu’une seule idée qui me motivait. Revenir à ce qui m’a poussé à faire ce métier, retourner aux fondamentaux. Alors oui, c’est un disque de blues, mais aussi de rock et de country. Et au final, ça tient la route. Les guitares sonnent comme je le voulais, le son est comme je le voulais, tout comme la réalisation de Matthieu Chedid.

Ça veut dire que dans le passé, vous vous êtes fait avoir par les maisons de disques ?

J.H. - M’être fait avoir, non. M’être laissé influencer, oui. Quand on est dans ma position, les enjeux sont énormes. Il y a toujours quelqu’un qui vous suggère de faire un truc plus commercial, d’enregistrer un duo avec un jeune chanteur ou de modifier le son d’une guitare pour que la chanson ait plus de chances de passer à la radio. Moi, j’écoutais et je me laissais parfois influencer. Après tout, on ne m’a pas soufflé que des mauvaises idées. Mais cette fois, je n’ai voulu écouter personne.

“Jamais seul” s’ouvre avec Paul & Mick, allusion à Paul McCartney et Mick Jagger. Vous étiez Stones ou bien Beatles ? 

J.H. - J’ai toujours préféré les Stones car ils étaient fans de blues, ils incarnaient mon idéal du rock anglo-saxon et cultivaient une attitude rebelle qui me fascinait. Mais dans mon répertoire, j’ai chanté plus souvent des chansons des Beatles, car leurs mélodies correspondaient mieux à mon style vocal. John Lennon reste mon Beatle préféré, encore une fois pour le côté rebelle.

Les héros de votre jeunesse vous guident-ils encore aujourd’hui ?

J.H. - Pour la plupart d’entre eux, oui. Dans la chanson Guitar Hero, je fais allusion à Jimi Hendrix (que Johnny avait choisi comme première partie à l’Olympia le 18 novembre 1966). Sa musique, comme celle de Jimmy Page, ne vieillit pas. Et pour interpréter les morceaux Jamais seul et J’inspire j’expire, je me suis inspiré de Johnny Cash.

Faites-vous de la musique aujourd’hui pour les mêmes raisons qu’à vos débuts en 1960 ?

J.H. - Oui, mais avec un oeil nouveau et l’envie d’avoir envie.

Qu’est-ce qu’il y a dans votre iPod ?

J.H. - Je n’ai pas d’iPod. Je suis vintage!

Et vous écoutez quoi ?

J.H. - Je suis toujours attiré par les guitaristes, peut-être parce que moi-même, je ne maîtrise pas aussi bien qu’eux cet instrument. Mais il n’y en a pas beaucoup de bons. Hormis Matthieu Chedid, j’aime beaucoup Bertignac - encore un Français! - et Lenny Kravitz. Pour le reste, ça manque de sauvagerie. En 2011, le rock, enfin celui qu’on entend à la radio, est devenu aseptisé et presque synthétique. En résumé, pardonnez- moi l’expression, tout ça manque de couilles.

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